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Les Contrepoints de la Santé - 19 février 2021

Contrepoints de la Santé : « Il y a une souplesse d’organisation incroyable lorsqu’on lâche la bride aux acteurs de terrain ! »

Quatre Français sur dix déplorent un manque de coordination entre les professionnels de santé sur le terrain, selon un sondage BVA Santé. Comment y remédier ?

Les Contrepoints de la Santé ont accueilli, le 18 février 2021, quatre professionnels de santé pour faire le point : Jean-Yves Blay, Président d’Unicancer, Daniel Guillerm, Président de la Fédération Nationale des Infirmiers (FNI), Jean Paul Ortiz, Président de la Confédération des syndicats médicaux français (CSMF), et François Pelen, ophtalmologue et co-fondateur du Groupe Point Vision.

 

 

La pandémie de Covid-19 a engendré de nouvelles solidarités et de nouvelles coopérations entre professionnels. Quels sont les acquis à pérenniser ?

Daniel Guillerm, Président de la Fédération Nationale des Infirmiers (FNI)Daniel Guillerm : La crise a mis en relief que les corporatismes ne règleraient rien. Au regard de l’ampleur de l’épidémie, il n’y a pas une profession qui y arriverait seule. Je pense que c’est cela, l’élément marquant. Nous devons tirer ensemble dans la même direction pour combattre cette pandémie.

Il ne s’agit pas que d’un vœu pieux : les concertations pluri-professionnelles, par exemple, sont beaucoup plus prégnantes qu’il y a un an et cela participe, de mon point de vue, d’une remise en question de ces corporatismes et d’un décloisonnement interprofessionnel.

Jean Paul Ortiz, Président de la Confédération des syndicats médicaux français (CSMF)Jean-Paul Ortiz : Nous avons constaté, pendant la crise, que les professionnels de santé libéraux et hospitaliers arrivaient à s’organiser eux-mêmes et à collaborer. Pourquoi ? Parce qu’il fallait aller vite et être efficaces de suite au-delà des structures, des règlements, des autorisations etc.

Nous avons par exemple monté, en ville, des centres Covid qui ont ensuite, souvent, été réactivés sous forme de centres de vaccination. Cela a très bien fonctionné. Il y a une souplesse d’organisation incroyable lorsqu’on lâche la bride aux acteurs de terrain.

Jean-Yves Blay, Président d’UnicancerJean-Yves Blay : Cette crise nous a en effet obligés à nous restructurer très rapidement. À l’avenir, les modifications de notre organisation devront venir principalement du terrain si nous voulons nous adapter à des crises inédites telles que celle que nous vivons.

La pandémie a également révélé la nécessité impérieuse d’adapter nos systèmes de communication et de travailler collectivement pour lutter contre une inéquité flagrante : de nombreux patients ne sont pas connectés sur le plan électronique.

François Pelen, co-fondateur de Groupe Point VisionFrançois Pelen : Il y a une perte d’agilité dans notre pays. Ce qui est positif, toutefois, c’est que cette agilité peut revenir presque instantanément si l’on arrête de nous couler dans le béton avec des règlementations sans fin.

L’un des exemples marquant est celui de la téléconsultation. Nous sommes passés de 60-70 000 téléconsultations par an… à près d’un million par semaine au plus fort de la crise sanitaire.

Jean-Yves Blay, Président d’UnicancerJean-Yves Blay : Au sein de l’établissement que je dirige, nous sommes passés d’une vingtaine de téléconsultations dans les 8 semaines qui ont précédé le début du premier confinement, à 5584 dans les 8 semaines qui ont suivi. C’est une transformation comme nous n’en avions jamais vue.

 

Sur quoi bute aujourd’hui la mise en place d’une coopération et d’une coordination efficaces ? 

Jean Paul Ortiz, Président de la Confédération des syndicats médicaux français (CSMF)Jean-Paul Ortiz : Il existe aujourd’hui beaucoup d’initiatives de coordination sur le terrain, autour du patient, avec l’émergence de structures organisées comme les MSP, les CPTS… Mais si nous n’avons pas d’outils de communication partagés, diffusés, qui « parlent la même langue », la coordination aura beaucoup de mal à s’étendre.

Jean-Yves Blay, Président d’UnicancerJean-Yves Blay : Il existe, en cancérologie, des différences assez notables entre régions. Dans certaines d’entre elles, des réseaux de communication permettent des échanges d’informations très efficaces et très fluides. Il y a sans doute des leçons à tirer et à partager de manière collective.

Daniel Guillerm : Pour mettre en place de vrais parcours de soins à l’échelle des territoires, nous devons repartir des fondations-mêmes de la coordination et déterminer de manière très claire ce qu’est une équipe de soins primaires (ESP), comment on organise la traçabilité de la coordination autour du patient et comment on la valorise.

Daniel Guillerm, Président de la Fédération Nationale des Infirmiers (FNI)

Les textes précisent qu’une ESP peut être une MSP qui elle-même peut être une CPTS… personne n’y comprend plus rien. De notre point de vue, les ESP sont les effecteurs de soins ; les CPTS, les organisateurs de parcours.

Notre demande est enfin, de responsabiliser un tryptique socle, constitué du médecin traitant, du pharmacien correspondant et de l’infirmier de famille, non pas pour exclure les autres professionnels de santé mais pour asseoir un levier systémique de transformation du système de santé.

François Pelen : Les professionnels de santé, en ville, exercent de manière très éclatée sur le territoire, ce qui rend leur coordination difficile. Selon moi, ils doivent se regrouper au sein de structures plus grosses, quelle que soit leur forme. Les CPTS peuvent être une solution, tant qu’elles ne deviennent pas de mini-ARS. Le modèle des MSP est respectable mais elles consistent surtout à regrouper des professionnels indépendants. Je préconise, notamment, la constitution d’« entreprises médicales » pour permettre aux « médecins managers », d’accéder à des équipements de pointe, de se libérer du temps au service du patient et de constituer une équipe.

 

Le numérique se déploie et la crise sanitaire a permis une accélération de sa diffusion mais dans la vie de tous les jours, les outils sont-ils vraiment adaptés et utilisés ? Que manque-t-il ?

Daniel Guillerm, Président de la Fédération Nationale des Infirmiers (FNI)Daniel Guillerm : Il ne faut pas attendre des pouvoirs publics qu’ils nous fournissent une solution interopérable qui soit l’alpha et l’oméga de la communication. Nous devons proposer, développer et déployer des solutions.

Au sein de la FNI, par exemple, nous avons développé Inzee.care, outil d’adressage que nous avons orienté coordination. Aujourd’hui, il est utilisé dans huit régions dans le cadre du déploiement de la visite sanitaire infirmière à domicile auprès des patients positifs à la Covid-19.

Jean-Yves Blay, Président d’UnicancerJean-Yves Blay : Nous devons en effet déployer nous-mêmes des solutions numériques et les adapter à nos pratiques et à ce qu’attendent les patients. Et ce, qu’il s’agisse d’outils permettant la communication directe entre patients et soignants ou entre praticiens de proximité et équipes de centres de références.

 

Les élections aux URPS du 31 mars au 7 avril sont-elles une opportunité pour mieux organiser les soins et la santé en régions ?

Jean Paul Ortiz, Président de la Confédération des syndicats médicaux français (CSMF)Jean-Paul Ortiz : Je constate avec tristesse la multiplicité et l’éclatement de la représentation professionnelle chez les médecins, alors que huit syndicats se présentent dans le cadre des élections aux URPS. C’est mortifère pour la représentation médicale face aux pouvoirs publics.

Daniel Guillerm, Président de la Fédération Nationale des Infirmiers (FNI)Daniel Guillerm : Au sein de la profession infirmière, nous sommes moins « balkanisés », avec quatre listes en présence. Nous remarquons toutefois la spécificité du scrutin qui s’annonce : une jonction est en train de s’opérer entre le champ du conventionnel et l’objet social que sont les URPS, c’est-à-dire l’organisation à l’échelle des régions.

Aujourd’hui, nous le voyons, nous entrons en négociation sur des modèles d’organisations pluriprofessionnelles qui seront déclinés en région. L’enjeu majeur, à ce jour, est de savoir vers quel modèle nous nous dirigerons. Certains défendront des modèles pro-intégrés, pro-CPTS et MSP, d’autres, des modèles plus libéraux.

François Pelen, co-fondateur de Groupe Point VisionFrançois Pelen : Je ressens l’à-coup très important des élections aux URPS, puisque la discussion conventionnelle a été arrêtée. Il y avait, dans cette discussion, notamment deux points relatifs à la téléconsultation qui, aujourd’hui, dans sa forme remboursable, est plus adaptée à la médecine générale qu’à la médecine de spécialité. J’espère qu’une fois les élections aux URPS passées, les négociations pourront redémarrer.

 

Quid des élections régionales de juin prochain ?

Jean Paul Ortiz, Président de la Confédération des syndicats médicaux français (CSMF)Jean-Paul Ortiz : Je suis sûr que, cette année, nous parlerons de santé dans le cadre des élections régionales. A priori, la santé ne fait pas partie des prérogatives régionales. Mais la crise nous a montré l’inverse. Partout, dans les territoires, à l’échelon des municipalités, des communautés de communes, des départements et quelque fois des régions, les politiques ont accompagné les professionnels.

De plus, avec la démographie médicale que nous avons, les régions accompagnent les étudiants en santé qui s’engagent à étudier ou exercer dans des zones sous-dotées, aident à la construction de MSP… La santé est devenu une enjeu majeur à tous les niveaux de l’Etat et c’est très bien. Il faut donner une tonalité régionale voire départementale à cette santé qui, aujourd’hui, est beaucoup trop centralisée, de façon à coller au mieux aux besoins des territoires.

 

Cela suffira-t-il à améliorer l’accès aux soins ?

Jean-Yves Blay, Président d’UnicancerJean-Yves Blay : Au-delà d’un problème d’organisation, nous avons un problème de démographie dans tous les corps de soignants, qu’il va falloir régler. L’observation qu’une partie minime des étudiants qui entrent en faculté de médecine exercent à temps plein une activité de soin doit être prise en compte pour l’ouverture du nombre de postes, par exemple.

Jean Paul Ortiz, Président de la Confédération des syndicats médicaux français (CSMF)Jean-Paul Ortiz : il y a également un enjeu de recentrer les professionnels sur leur coeur de métier. Nombreux sont ceux qui se plaignent de passer beaucoup trop de temps à des activités administratives…

Il faut également faire évoluer les contours des métiers, ce qui implique une réflexion globale pour chaque catégorie de professionnels concernés. Quant aux nouveaux métiers, les choses avancent au sujet des assistants médicaux : 1400 contrats ont déjà été signés. C’est une bonne chose.

François Pelen, co-fondateur de Groupe Point VisionFrançois Pelen : Dans l’emploi du temps d’un médecin libéral, il y a environ un tiers d’administratif, un tiers de technique et un tiers de médecine pure. Il faut lui rendre du temps médical sinon la médecine libérale disparaîtra.

 

 


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