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Portraits d'acteurs de santé - 13 octobre 2026

Line Ligout-Farah : « le meilleur numérique est celui qu’on a oublié »

Pharmacienne, économiste de la santé et docteure en sciences, Line Ligout-Farah est depuis juin 2026 directrice de la transformation des organisations numériques à la Délégation au numérique en santé (DNS). Après avoir travaillé dans l’industrie pharmaceutique et à l’Hôpital Foch, piloté les grands défis « santé mentale » et « bien-vieillir » et rejoint le cabinet du ministre de la Santé, elle retrouve aujourd’hui la DNS avec un fil rouge : partir des besoins du terrain et de la preuve pour faire de l’innovation un véritable progrès pour les patients et les professionnels de santé.

Par Camille Grelle, journaliste de l’agence de presse Pi+

 

Chez Line Ligout-Farah, l’intérêt pour la santé remonte à l’enfance. Son père, chef de service de néphrologie, l’emmenait parfois le week-end dans son service d’hémodialyse. Elle se souvient de moments passés auprès des patients, à discuter avec eux autour d’une madeleine. Plus encore que le soin, c’est la lourdeur de la prise en charge dans leur quotidien qui la marque. « L’idée d’améliorer, d’alléger la vie des gens et de trouver des traitements plus faciles a germé dans mon esprit », raconte-t-elle.
L’ambition enfantine évolue progressivement vers une interrogation plus large : comment détecter les maladies plus tôt, éviter les complications et, surtout, « permettre aux innovations d’arriver effectivement jusqu’aux patients » ? Elle choisit ainsi un double cursus en pharmacie et en économie de la santé, une volonté de « se situer à l’interface » qui devient la marque de son parcours. Après ses études, elle passe par les affaires technico-réglementaires de l’ANSM, puis rejoint l’industrie pharmaceutique. Une expérience qu’elle décrit comme « particulièrement formatrice, notamment pour comprendre les attentes et contraintes des différents acteurs du système de santé ».

 

De l’évaluation de l’innovation à l’IA en santé

En 2020, Line Ligout-Farah rejoint l’Hôpital Foch, où elle crée et coordonne un Centre d’innovation des dispositifs médicaux (CiDM). Elle y travaille avec différents acteurs de l’écosystème et participe à plusieurs projets, notamment autour de la chirurgie robotique. Parallèlement, elle poursuit ses travaux de recherche consacrés à l’intelligence artificielle en santé et à la manière d’évaluer ces technologies pour susciter la confiance.
Cette articulation entre recherche, évaluation et terrain la conduit ensuite au ministère de la Santé. À partir de 2023, elle dirige à la DNS deux grands défis consacrés au « numérique en santé mentale » et aux « dispositifs numériques pour le bien-vieillir ». L’enjeu change alors d’échelle : il ne s’agit plus seulement d’accompagner une innovation ou un établissement, mais de structurer et soutenir des dynamiques à l’échelle nationale. Son rôle ? « Donner plus de visibilité à ces sujets et proposer un accompagnement multidisciplinaire aux porteurs de projets », explique-t-elle.

 

Former pour permettre l’adoption

Une conviction s’affirme alors : « une innovation, aussi prometteuse soit-elle, ne suffit pas. Encore faut-il que professionnels et patients puissent se l’approprier ». Dans le cadre de ses missions, Line Farah travaille ainsi sur la formation et contribue notamment au développement d’un diplôme inter-universitaire consacré au numérique en santé mentale, accessible à distance. L’objectif : diffuser une culture du numérique mais aussi développer un regard critique sur ses usages. « L’enseignement occupe d’ailleurs une place particulière dans mon parcours, souligne-t-elle. Il me semble nécessaire de transmettre aux nouvelles générations non seulement les connaissances et les réponses disponibles, mais également les problèmes qui restent à résoudre ».

 

Une IA « licite, éthique, régulée et évaluée »

Pourquoi l’intelligence artificielle s’est-elle progressivement imposée dans ses travaux ? Parce qu’elle « révèle la limite de nos cadres habituels d’usage, d’évaluation et de décisions », répond Line Ligout-Farah. Des outils évolutifs aux agents conversationnels, leur évolution rapide oblige selon elle à compléter les méthodes traditionnelles d’évaluation. L’enjeu est d’aboutir à une IA « de confiance c’est-à-dire licite, éthique, régulée et évaluée », insiste-t-elle.
Les usages sont déjà là. L’enjeu de politique publique est donc moins de se demander si l’IA entrera dans les parcours de soins que de définir dans quelles conditions elle doit y trouver sa place : qualité et sécurité, cybersécurité, responsabilité, compréhension des outils et capacité des professionnels à en challenger les résultats sont autant de sujets à traiter.

 

Partir de la réalité du terrain

Cette réflexion la conduit, fin 2024-début 2025, à participer aux travaux préparatoires autour du Sommet international pour l’action sur l’intelligence artificielle puis à coordonner la stratégie nationale sur l’IA en santé. Sa méthode : « toujours commencer par le terrain ». En juillet 2025, Line Ligout-Farah rejoint le cabinet du ministre de la Santé Yannick Neuder, puis de Stéphanie Rist, sur les sujets de santé publique, prévention et numérique en santé. Mais son mantra reste inchangé : « construire des dispositifs à l’interface entre preuve et décision, autrement dit faire remonter les réalités du terrain pour éclairer la décision publique ».
Depuis juin 2026, nommée directrice de la transformation des organisations numériques, son objectif est de « créer les conditions d’une transformation réelle et utile, en partant des besoins humains, réglementaires et techniques des patients comme des professionnels de santé », explique-t-elle.

 

Transformer, ce n’est pas seulement numériser

Car pour Line Ligout-Farah, la transformation numérique du système de santé est loin de se résumer au déploiement de nouvelles technologies. Elle suppose d’abord de former. « C’est un prérequis indispensable sans lequel il n’y aura pas de transformation numérique du système couronnée de succès, insiste-t-elle. Elle suppose aussi de décloisonner la recherche, l’innovation, le numérique et les territoires afin que les innovations ne bénéficient pas uniquement à certains établissements ou à certaines catégories de patients ».
Autre condition : associer professionnels et patients dès la conception des outils et jusqu’à leur évaluation. En effet, la résistance au changement n’a, selon Line Ligout-Farah, rien d’étonnant lorsque les professionnels sont associés trop tard : « Quand cela vient du professionnel, quand il est embarqué avant même de rencontrer l’industriel, cela fonctionne. Si on le sollicite uniquement pour tester l’outil, cela ne prend pas. » Même constat face à des outils mal intégrés : une simple double saisie peut suffire à faire abandonner une solution informatique et provoquer un retour au papier.

 

« Le meilleur numérique est celui qu’on a oublié »

Mais alors à quoi reconnaîtra-t-on, dans dix ans, que la transformation numérique du système de santé a réussi ? Line Ligout-Farah avance quelques marqueurs très concrets : « lorsque les patients n’auront plus à répéter les mêmes informations, que les professionnels disposeront de la bonne donnée au bon moment, que les outils communiqueront réellement entre eux et qu’ils libéreront du temps pour le soin ».
Mais la réussite se mesurera aussi à l’aune de l’égalité d’accès : « si la transformation numérique accroît les inégalités, elle sera un échec », prévient-elle. Elle appelle également à sortir d’une évaluation ponctuelle des technologies pour être capable d’en suivre, tout au long de leur cycle de vie, la performance et les biais. Un impératif d’autant plus fort que l’évolution rapide de l’IA oblige le système de santé à gagner en réactivité, sans renoncer à la supervision humaine.
Quant à sa propre contribution dans cette transformation, elle l’imagine moins comme une technologie ou un dispositif précis que comme une méthode : « partir du besoin, proposer une évaluation multidimensionnelle et recréer une passerelle entre recherche, décision publique et terrain, avec, toujours, l’humain en ligne de fond ». Et, paradoxalement, faire en sorte que le numérique finisse par se faire oublier : « Si, dans dix ans, le numérique n’est ni un levier ni un frein mais une aide au quotidien, alors il aura trouvé sa bonne place. Le meilleur numérique est celui qu’on a oublié. »

 

Portraits déjà parus

• Florian Bon – Ex chef du bureau “Accès territorial aux soins” à la Direction générale de l’offre de soins (DGOS).

• Dr Kevin Yauy — Médecin généticien clinicien et biologiste, chef de clinique universitaire et directeur du laboratoire d’IA générative en santé, ERIOS – juillet 2026

• Marguerite Cazeneuve – Ex-directrice générale déléguée de la Caisse nationale d’assurance maladie, aujourd’hui coordinatrice du programme d’un candidat à la présidentielle – juin 2026

• Florence Arnoux-Liogier – Directrice d’hôpital, déléguée Fédération hospitalière de France (FHF) Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA) – novembre 2025

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