Enjeux & décryptages

e-santé et IA - 13 juillet 2026

Le Dr Kévin Yauy, médecin généticien et docteur en intelligence artificielle, veut relier les mondes pour transformer la santé

À 35 ans, Dr Kévin Yauy cumule les casquettes. Médecin généticien et docteur en intelligence artificielle, il est également, depuis janvier 2024, responsable du laboratoire d’IA générative en santé au sein de l’ERIOS, un espace dédié à la recherche et à l’intégration des outils numériques en santé appelé à devenir la future direction de l’intelligence artificielle du CHU de Montpellier. Alliant expertise clinique et fondamentale, il évolue à l’intersection de plusieurs univers qui, longtemps, se sont regardés à distance : le soin, la recherche, l’enseignement supérieur, le numérique, l’innovation mais aussi le monde de l’entreprise ! Un choix assumé.

 

Par Nathalie Ratel, journaliste de l’agence de presse Pi+

 

 

Un véritable touche-à-tout. « J’ai, très tôt, opté pour un double cursus Médecine-Sciences, d’abord au sein de l’Université Paris Descartes, puis au sein de l’Université de Montpellier pour effectuer mon internat, explique le Dr Kévin Yauy. Cette trajectoire m’a conduit à devenir docteur en intelligence artificielle tout en poursuivant ma formation de médecin. J’ai également suivi une formation sur l’approche interdisciplinaire du vivant avant d’entamer, dès 2019, une thèse de Sciences Cifre entre l’entreprise SeqOne Genomics technique et le MIAI à Grenoble. » L’occasion, pour lui, d’apprendre sur bien des plans, que ce soit en termes de management, développement logiciel, accompagnement de levées de fonds, preuve de concept… bref, de mieux comprendre « toutes les étapes indispensables à franchir pour qu’une idée trouve son marché et puisse vivre ».

 

Créer des ponts

Son parcours suit une même ligne directrice : créer des ponts entre les disciplines, les institutions et les métiers. « J’ai toujours eu envie de partager les connaissances, d’inventer et de construire. Au lycée, j’étais déjà impliqué dans une association de vulgarisation scientifique. Mais c’est encore mieux si ça peut être transformatif, utile et utilisé par un très large nombre, évoque-il. Et plus le temps avance, plus je me rends compte que la seule façon d’y arriver, c’est de réussir à connecter les mondes. »

Cette conviction est particulièrement forte dans le domaine de la santé, où le soin, l’enseignement et la recherche mobilisent une multitude d’acteurs et de compétences. Pour lui, « les grands défis du système de santé – qu’il s’agisse de l’accès aux soins, de la médecine de précision, de la formation des professionnels ou de l’intégration du numérique – ne pourront être relevés que par une approche profondément interdisciplinaire ». Le tout, au service des soignants… et des patients.

 

La clinique comme point d’ancrage

C’est la raison pour laquelle il tient à conserver son activité clinique. Chaque semaine, au CHU de Montpellier, il prend ainsi en charge des enfants comme des adultes atteints de maladies rares, notamment neurodégénératives, auto-immunes ou auto-inflammatoires, et participe à l’interprétation d’analyses génétiques complexes pour en rechercher les causes. « La difficulté est d’identifier, dans notre patrimoine génétique, les informations qui peuvent être médicalement pertinentes. Notre ADN, c’est neuf milliards de lettres, rappelle-t-il. Cela représente un très grand nombre de données. » L’intelligence artificielle est donc d’une aide précieuse… et notamment l’algorithme qu’il a développé dans le cadre de sa thèse, aujourd’hui utilisé en routine au sein du CHU comme de plusieurs laboratoires français et internationaux.

L’outil permet d’identifier des liens entre symptômes, caractéristiques génétiques du patient et variations à regarder en priorité. « Il nous fait gagner un temps précieux au quotidien et nous apporte un appui sur un volume de connaissances qu’il serait impossible de maîtriser intégralement, développe Kévin Yauy. Il nous aide à mettre en lumière certaines pistes diagnostiques et contribue ainsi à enrichir notre analyse clinique. » Et confirme l’idée que l’innovation n’a de valeur que lorsqu’elle améliore réellement la pratique.

 

De l’innovation à l’organisation

Cette recherche d’impact explique également son engagement actuel au sein d’ERIOS. Créé au CHU de Montpellier pour structurer les projets liés à l’intelligence artificielle, le laboratoire évolue progressivement vers une véritable direction dédiée. Kévin Yauy y voit la possibilité de construire des outils directement intégrés aux pratiques des soignants et à l’organisation hospitalière : aide au diagnostic, amélioration des parcours de soins, soutien à la recherche ou simplification des tâches administratives. « L’IA est un outil de plus, résume-t-il. Ce qui compte, c’est qu’elle soit mise au service du soin et qu’elle s’inscrive dans les valeurs qui fondent notre système de santé. »

Et face aux débats souvent passionnés autour de l’intelligence artificielle, son approche demeure résolument pragmatique. Selon lui, la santé dispose déjà d’un cadre robuste pour intégrer ces technologies : évaluation scientifique, validation clinique, exigences éthiques et démonstration de l’intérêt médico-économique. « Si nous construisons les systèmes d’IA hospitaliers dans cette philosophie-là, alors ils trouveront naturellement leur place dans l’écosystème du soin. »

 

Réinventer la formation des soignants

L’autre grand chantier auquel il consacre une part importante de son énergie concerne la formation des futurs professionnels de santé. « Nous sommes encore souvent évalués sur la base de QCM. Je pense qu’à l’ère de l’IA, cela doit évoluer. » C’est dans cette perspective qu’il participe au développement de plateformes de simulation pédagogique. L’enjeu : permettre aux enseignants de créer facilement des mises en situation réalistes et aux étudiants de s’entraîner à interroger un patient, conduire un raisonnement clinique, annoncer un diagnostic, gérer une situation complexe, identifier les notions acquises ou non… grâce à de véritables « compagnons d’apprentissage ». « Nous avons aujourd’hui l’opportunité de réaliser ce que nous souhaitons depuis longtemps : proposer un véritable apprentissage par compétences », s’enthousiasme-t-il.

 

Du concret, toujours du concret

En partenariat avec l’Université de Montpellier et la startup compuute.io, il a ainsi co-développé la plateforme DocSimulator : une solution basée sur l’IA générative pour entraîner et évaluer les étudiants en médecine à travers le concept d’Examen Clinique Standardisé par l’IA (ECSI). « L’émergence récente des outils d’intelligence artificielle, comme Claude Code et d’autres solutions d’assistance au développement, nous a ensuite permis de faire évoluer ce projet vers une plateforme universitaire baptisée Aptitudes. Celle-ci permet aux enseignants de concevoir très facilement des mises en situation pédagogiques, tout en gardant la maîtrise complète des compétences qu’ils souhaitent enseigner et des modalités d’évaluation associées. »

Et cela fonctionne. « Cela me réjouit de voir à quel point l’outil a été adopté. De nombreux enseignants et étudiants l’utilisent désormais, avec des milliers de mises en situation réalisées au cours de l’année. Quand je me suis lancé dans cette aventure en 2022, l’idée paraissait presque irréaliste. » Cette évolution montre ainsi que les transformations peuvent être rapides. « Et j’ai le sentiment que cette aventure ne fait que commencer. Avec le CHU, l’Université de Montpellier et l’ensemble de ses UFR Santé, nous avons créé une chaire dédiée à l’IA pour la pédagogie en santé afin de réfléchir collectivement à une question centrale : comment toujours mieux former les soignants ? »

 

Un lieu des possibles pour le soin de demain

Lorsqu’il évoque l’avenir, Kévin Yauy parle moins de carrière que de responsabilité collective. Il se réfère volontiers à la notion japonaise d’« ikigai », qui désigne la rencontre entre ses compétences, ses valeurs et les besoins de la société. « Si demain, il existe une problématique importante à faire avancer et que je peux y contribuer utilement, alors je le ferai. » Son envie reste intacte : permettre à l’innovation de produire un bénéfice concret pour le système de santé. Son plaidoyer final s’adresse d’ailleurs aux décideurs publics. « On oublie parfois la chance incroyable que nous avons d’avoir, en France, un tel écosystème de santé hospitalo-universitaire. C’est un lieu des possibles pour construire le soin de demain. »

 

 

Portraits déjà parus
Dr Kevin Yauy Médecin généticien clinicien et biologiste, chef de clinique universitaire et directeur du laboratoire d’IA générative en santé, ERIOS.

Marguerite Cazeneuve Ex-directrice générale déléguée de la Caisse nationale d’assurance maladie, aujourd’hui coordinatrice du programme d’un candidat à la présidentielle

Florence Arnoux-Liogier Directrice d’hôpital, déléguée Fédération hospitalière de France (FHF) Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA)

 

Parmi les prochaines parutions

  • Marion Eymar, directrice investissements Santé Banque des Territoires (groupe CDC)
  • Charlotte Galland, maitresse des requêtes Conseil d’Etat, DIRCAB ARS Ile de France, ex conseillère du Premier ministre

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