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Les Tribunes - 17 septembre 2020

« Il faut donner un nouvel élan à la santé publique en France »

Le 24 septembre prochain, la Conférence des doyens de facultés de médecine et la Conférence des présidents d’université, en lien avec les Conférences de pharmacie, d’odontologie et de maïeutique, organisent à la Sorbonne un colloque « Médecine, santé et sciences au cœur de la société », en présence du ministre des Solidarités et de la Santé, Olivier Véran, et de la ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, Frédérique Vidal. Un événement à suivre sur place ou en distanciel. Pour l’occasion, Patrice Diot, Président de la Conférence nationale des doyens de médecine, revient sur les défis actuels du système de santé français, qui seront débattus le jour J.

 

Quel est l’enjeu de ce colloque qui intervient alors que la crise sanitaire n’est pas encore terminée ?

Patrice Diot : Nous n’en sommes effectivement pas encore sortis, mais nous estimons que c’est le bon moment pour réunir des représentants de la communauté universitaire et de la formation, des professionnels de santé, des acteurs politiques, des responsables des grandes institutions médicales et hospitalières, des étudiants mais aussi des associations de patients pour faire le point et contribuer à faire évoluer le système de santé, la formation et la recherche en santé. Nous nous targuons depuis longtemps de figurer parmi les meilleurs dans ces domaines. Nous avons tout de même pu constater un certain nombre de failles durant la première phase de la crise, qui existaient auparavant mais que la crise a mis en lumière de manière très franche.

Il est donc temps, selon nous, de nous poser les bonnes questions et, par exemple, de nous interroger sur la manière de donner un nouvel élan à la santé publique en France. En termes de pilotage, nous voyons, à l’heure actuelle, une dispersion et un manque de lisibilité entre la HAS, le HCSP, Santé Publique France… tant et si bien que nous ne savons plus trop qui mène la danse parmi tous ces acteurs.

Je suis également frappé de voir que la santé publique, bien que fondamentale, est une spécialité trop peu choisie par les jeunes médecins et pas nécessairement par des personnes extrêmement motivées. Il faut donc sans doute reconsidérer l’enseignement en la matière. Pour nourrir les réflexions, des intervenants de haut niveau, français comme internationaux, partageront leurs points de vue.

 

La question des déserts médicaux sera également à l’ordre du jour. Quelles pistes préconisez-vous pour améliorer l’offre de soins sur le territoire ?

Patrice Diot : Nous avons beau contester le terme de « déserts médicaux« , c’est une réalité en France. Le problème n’est pas tant lié au nombre de médecins, qui est juste un peu inférieur en densité à celui de pays voisins auxquels nous pouvons nous comparer, qu’à leur répartition particulièrement inégale sur le territoire. C’est une question de santé publique et d’égalité sociale : comment remettre des professionnels de santé là où il y a des personnes à soigner ?

C’est un sujet qui me tient à cœur et que je connais bien pour avoir présidé, pendant trois ans, l’Observatoire national de la démographie des professions de santé (ONDPS)*. Selon moi, l’enjeu est de profiter de la réforme des études de santé pour diversifier le profil des étudiants et, en conséquence, des futurs praticiens.

À l’heure actuelle, la majeure partie des étudiants en médecine est issue de métropoles et de catégories socio-professionnelles plutôt favorisées, dotée d’un bac Scientifique avec une mention Bien ou Très bien. Cela devrait évoluer avec la réforme du 1er cycle des études médicales, entrée en vigueur cette année. De plus en plus d’étudiants viendront peut-être de zones péri-urbaines ou rurales et souhaiteront y retourner une fois diplômés pour y exercer.

Par ailleurs, la réforme du 2cycle, reportée d’un an et prévue pour 2021, amènera les facultés de médecine, à passer d’un enseignement fondé sur un empilement de connaissances, sans doute excessif, à une pédagogie de la compétence. Dans ce cadre, une partie des formations s’effectueront à distance, complétées par des cours en petits groupes en centres de simulation pour contrôler l’acquisition des compétences et passer à la mise en pratique. Nous nous orienterons ainsi de plus en plus vers des universités « hors les murs » pour « universitariser » les territoires et permettre la rencontre des étudiants et des personnes dont il faut prendre soin dans leurs écosystèmes. Cela me semble crucial.

Lors de la crise de la Covid-19, nous avons développé une utilisation rationnelle et intelligente du distanciel dans les facultés. C’est très prometteur. Cela implique bien entendu que les étudiants disposent tous d’un bon accès à internet et donc de réduire la fracture numérique qui existe dans le pays.

 

Certains dispositifs incitatifs ont été mis en place, comme le Contrat d’engagement de service public (CESP) en médecine et en odontologie. Est-il important, selon vous, de les pérenniser ?

Patrice Diot : Le CESP est très bon dispositif : les étudiants volontaires perçoivent une allocation mensuelle de 1200 euros bruts ; en contrepartie, ils devront exercer dans une zone médicalement sous-dotée pendant un nombre d’années égal à celui durant lequel ils auront perçu l’allocation et pour deux ans minimum.

Certaines collectivités territoriales s’organisent également pour proposer un appartement ou une maison commune aux étudiants dont les terrains de stage extra-hospitaliers sont géographiquement proches, par exemple. C’est le principe des « internats ruraux ». C’est une bonne idée car les étudiants apprécient généralement de ne pas se retrouver isolés et de pouvoir partager leurs expériences professionnelles et personnelles. Je soutiens ces initiatives, dont les étudiants sont d’ailleurs à l’origine, et je suis heureux de constater une prise de conscience et des avancées significatives en faveur de cette lutte contre les déserts médicaux.

 

Selon vous, quels autres aspects de la formation des futurs professionnels de santé doivent évoluer ?

Patrice Diot : Il est impératif, à mon sens, de développer l’interdisciplinarité et la transversalité dans les enseignements en santé : de partager les compétences des enseignants et de l’ensemble des professionnels de santé, de mutualiser les équipements… Dans le même temps, il y a des investissements à consentir, en particulier pour le développement de centres de simulation destinés à l’ensemble des formations en santé.

 

La crise sanitaire actuelle a autant révélé les atouts que les faiblesses de la recherche française, thème qui sera lui aussi évoqué lors du colloque. Quel est votre sentiment sur ce sujet ?

Patrice Diot : Pour lutter contre le coronavirus, nous avons été capables de mettre en place, à une vitesse inégalée jusqu’ici, des financements au profit de la recherche clinique. Des essais commencent déjà à produire des effets. Ainsi, j’ai été absolument stupéfait de voir récemment, dans le JAMA, la publication d’une étude française montrant le bénéfice de la dexaméthasone, un corticoïde, pour le traitement des complications respiratoires de la Covid, une étude lancée au début de la pandémie. C’est une chose extraordinaire sur laquelle il faut capitaliser.

Dans le même temps, nous avons vu plus d’une dizaine d’essais sur l’hydroxychloroquine, conduits en ordre dispersé, aucun n’étant capable de répondre concrètement à la question posée. Il m’apparaît donc important de nous réinterroger sur le pilotage de la recherche en santé, sur l’articulation entre la recherche fondamentale et la recherche clinique, sur l’affectation des moyens etc., dans le contexte de la loi de programmation pluriannuelle de la recherche pour les années 2021 à 2030 et de la volonté que nous portons de voir revaloriser les crédits mis à disposition en ce domaine. Ceux-ci sont actuellement insuffisants et bien inférieurs aux pays auxquels nous pouvons nous comparer. Les enjeux sont très lourds.

*De juillet 2017 à avril 2020.

 

Rendez-vous le 24 septembre, au Grand amphithéâtre de la Sorbonne ou en ligne, pour suivre le colloque « Médecine, santé et sciences au cœur de la société » dont nous sommes partenaires média. Inscription obligatoire.

 

 

 

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