Porté par le CHU de Dijon Bourgogne, le tiers-lieu d’expérimentation REALISTIC vise à accélérer le développement de solutions innovantes en rééducation et réadaptation. Le Pr Paul Ornetti, chef du service de rhumatologie au CHU, revient sur les ambitions de ce projet soutenu par France 2030 et la banque des territoires et inscrit dans le cadre du projet médical du CHU de Dijon Bourgogne orienté prévention (lire l’interview du Pr Bonnin).
Propos recueillis par Renaud Degas
Qu’est-ce qui a motivé la création de REALISTIC ?
Pr Paul Ornetti. Le projet est né d’un constat : le domaine de la rééducation et réadaptation a finalement été assez peu transformé par les nouvelles technologies innovantes, alors même que les besoins sont considérables. Nous accompagnons des patients qui perdent une fonction — la marche, la préhension, l’autonomie dans certains gestes — et pour lesquels les innovations numériques, robotiques ou connectées peuvent apporter beaucoup dans leur évaluation et leur suivi, y compris à distance.
Avant 2020, nous avions déjà commencé à réfléchir à ces sujets, notamment avec Proteor, un industriel implanté localement et référence mondiale dans le domaine de l’orthopédie. Nous travaillions alors sur des cas d’usage autour des prothèses d’amputation ou d’orthèses connectées. Très vite, nous avons compris qu’il fallait aller plus loin et construire une démarche beaucoup plus structurée, associant patients, aidants, soignants, chercheurs, industriels et établissements deSMR (soins médicaux et réadaptation).
Pourquoi avoir choisi le format du tiers-lieu d’expérimentation (TLE) ?
Pr P.O. L’appel à projets France 2030 TLE correspondait exactement à ce dont nous avions besoin. Nous disposions déjà d’un projet médical et batimentaire READAPTIC ainsi qu’un socle scientifique, notamment grâce à une plateforme Inserm CIC dédiée aux technologies innovantes en réadaptation au sein du CHU depuis 15 ans. Mais il nous manquait un cadre plus large, visible, capable de fédérer les acteurs et d’accélérer les projets.
REALISTIC est financé à hauteur de 2 millions d’euros sur trois ans. La première phase a été consacrée à la structuration du dispositif : gouvernance, partenariats, identification des projets, mobilisation des établissements et des industriels tout en lançant déjà les bases de trois projets d’envergure, avec de nombreux autres qui suivront.
« Nous voulons que les innovations soient expérimentées dans des environnements variés, au plus près des usages réels. »
Concrètement, REALISTIC est-il un lieu physique ?
Pr P.O. Pas vraiment. Ce n’est pas un lieu, mais des lieux. Le CHU de Dijon Bourgogne reste pilote de ce consortium, et une grande partie des protocoles sera élaborée au CHU. Mais l’objectif est de pouvoir tester les solutions numériques dans différents SMR, publics comme privés, en Côte-d’Or et plus largement en Bourgogne, voir même intégrer le domicile du patient lors de sa sortie de l’hôpital.
Nous voulons que les innovations soient expérimentées dans des environnements variés, au plus près des usages réels. Les établissements partenaires s’engagent principalement comme terrains d’expérimentation tout en nous faisant remonter les besoins des patients, aidants et soignants.
Quel rôle joue le tiers-lieu auprès des industriels ?
Pr P.O. REALISTIC agit comme un catalyseur. Nous rapprochons les industriels, les cliniciens, les chercheurs, les patients et les établissements. L’objectif est d’aller de l’idée à la preuve de concept, puis à la validation, à la valorisation technique, au brevet et, lorsque c’est possible, à la mise sur le marché.
Nous nous adressons aussi bien à des startups avec orientation en santé numérique qu’à de grands groupes (Thalès, Samsung, Schneider, etc.) qui font partie du TLE REALISTIC. Certains projets naissent du terrain, lorsqu’un soignant exprime un besoin très concret. D’autres viennent d’industriels disposant déjà d’une technologie et cherchant des cas d’usage en santé.
Quels sont les premiers projets engagés ?
Pr P.O. Trois projets sont déjà bien identifiés. Le premier concerne la création d’un jumeau numérique de notre futur bâtiment de rééducation READAPTIC, prévu pour 2028. Nous voulons modéliser son fonctionnement : flux de patients, circulation des soignants, utilisation des machines, parcours internes. Cela permettra de tester virtuellement certaines organisations, voire certains capteurs, avant la construction.
Le deuxième projet, Smart Mobility, est mené avec Proteor autour des prothèses pour patients amputés. Aujourd’hui, les prothèses sont surtout réactives : elles s’adaptent au terrain lorsqu’elles le rencontrent. Nous voulons développer un système de capteurs et d’intelligence artificielle (IA) associés à la prothèse capable d’anticiper l’environnement, par exemple l’arrivée d’un escalier ou d’un obstacle, afin de réduire le risque de chute et d’améliorer la mobilité.
Le troisième projet porte sur la rééducation cardiaque à distance. Après un infarctus, seuls 15 à 20 % des patients en France bénéficient d’un programme spécialisé, et beaucoup perdent ensuite le bénéfice de cette prise en charge. Nous voulons tester des modèles hybrides, associant présentiel, télésuivi et objets connectés, pour suivre davantage de patients, y compris loin des centres spécialisés.
La santé numérique peut-elle réduire les inégalités d’accès ?
Pr P.O. C’est l’un des objectifs, difficile à atteindre mais qu’on doit viser car ce virage numérique doit profier à tous. Un patient vivant au nord de la Côte-d’Or, zone sous dotée en médecins et paramédicauxou dans le Morvan ne devrait pas avoir moins de chances qu’un patient proche du CHU de Dijon. Les objets connectés, l’IA et le télésuivi peuvent aider à sécuriser une prise en charge à domicile. Mais il faudra le démontrer scientifiquement et médico-économiquement : réduction des rechutes, des réhospitalisations, voire de l’espérance de vie
Quel est l’apport de la collaboration avec les industriels ?
Pr P.O. Elle apporte un pragmatisme très utile et accélère les choix et les procédures de recherche et développement. Dans la recherche clinique, les temps sont souvent longs. Les industriels, eux, raisonnent rapidement en preuve de concept : si une piste ne tient pas, il faut le savoir vite. Cette urgence industrielle nous oblige à être plus efficaces, tout en conservant l’exigence scientifique.
Quelle vision portez-vous pour la rééducation et la réadaptation ?
Pr P.O. La rééducation concerne toute la population, tout au long de la vie et elle doit permette une prise en charge centrée sur la qualité de vie, de plus en plus personnalisée et préventive.mais aussi participative. On l’associe souvent à la personne âgée polypathologique, mais elle concerne aussi les enfants, les accidentés de la route, les patients après un AVC, un infarctus ou vivant avec une maladie chronique stabilisée mais handicapante au quotidien.
Demain, nous ne pourrons pas hospitaliser longtemps tous les patients qui auront besoin de réadaptation. Il faut donc inventer de nouveaux modèles, plus hybrides, plus connectés, mais toujours sécurisés, connecté à l’humain et utiles pour les patients. C’est précisément l’ambition du TLE REALISTIC.