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Innovation en Santé - 26 août 2026

CHU Dijon Bourgogne & prévention (épisode 1) – Pr Alain Bonnin : « Il ne s’agit pas de développer partout des programmes de prévention sans savoir s’ils sont utiles. »

Ancien président de la commission médicale d’établissement du CHU Dijon Bourgogne, professeur de médecine, ancien président de l’université de Bourgogne et membre de l’Académie nationale de médecine, le Pr Alain Bonnin défend un engagement fort du CHU vers la prévention et le dépistage. Une stratégie inscrite dans le projet d’établissement 2024-2028 du CHU Dijon Bourgogne et adossée à la recherche. Une orientation qui s’est symbolisée en septembre 2025 par la tenue des premières Assises nationales de la prévention et du dépistage.

 

Propos recueillis par Renaud Degas

 

 

Pourquoi un CHU doit-il aujourd’hui s’emparer de la prévention, alors qu’on l’associe traditionnellement au soin aigu, à l’enseignement et à la recherche ?

Pr Alain Bonnin. Un CHU est un acteur de premier plan et un moteur du système de santé. À ce titre, il ne peut pas rester à l’écart des grandes problématiques qui se posent aujourd’hui à notre modèle. Or les bases de notre système de santé ont été posées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, avec une promesse forte : prendre en charge les maladies aiguës dans un cadre solidaire.

Ce système a remarquablement répondu à ses objectifs, notamment en matière d’excellence des soins, et les CHU y ont largement contribué. Mais il est aujourd’hui fragilisé par la chronicisation des maladies, le vieillissement de la population et le coût considérable de l’innovation médicale. Nous ne pourrons pas durablement rester à la fois innovants et solidaires sans réorienter fortement notre système vers la prévention.

 

Et où en sommes-nous concrètement de ce fameux virage préventif ?

Pr A.B. – Plusieurs indicateurs sont préoccupants. En 2021, moins de 50 % des Français arrivaient en bonne santé à 65 ans, contre 77 % en Suède. Cet indicateur de l’espérance de vie en bonne santé me frappe car il constitue un marqueur global de la qualité d’un système de prévention.

On peut aussi citer l’augmentation de la mortalité infantile depuis 2011, la dégradation de la santé mentale des adolescents ou encore le vaccino-scepticisme. Autre exemple : environ 35 % des personnes éligibles au dépistage du cancer colorectal réalisent effectivement le test. C’est très insuffisant.

 

« Nous avons travaillé sur le projet d’établissement et son volet médical et soignant pour la période 2024-2028. Nous avons fait de la prévention et du dépistage l’un des cinq grands programmes hospitalo-universitaires du CHU. »

 

Quand et comment s’est traduit l’investissement du CHU Dijon Bourgogne dans la prévention ?

Pr A.B. – Lorsque j’étais président de CME, nous avons travaillé sur le projet d’établissement et son volet médico-soignant pour la période 2024-2028. Nous avons décidé de faire de la prévention et du dépistage l’un des cinq grands programmes hospitalo-universitaires du CHU.

C’est un acte fort et différenciant. Depuis plusieurs années, nous portons ce discours auprès de la communauté médicale, soignante et administrative. Nous avons également réinterrogé notre stratégie de recherche en plaçant nos axes d’excellence sous un dénominateur commun : « stratégies innovantes en prévention » avec des mots clés comme prévention secondaire, dépistage, épidémiologie, alimentation, environnement

 

Les modèles économiques hospitaliers ne favorisent pourtant pas toujours la prévention. Est-ce un frein ?

Pr A.B. – Il existe effectivement un hiatus entre un discours politique volontariste et des modèles de financement hospitaliers qui ne sont pas encore adaptés au développement fort de la prévention et du dépistage.

Mais cela ne doit pas nous empêcher de fixer un cap. Si des acteurs comme les CHU, qui sont des têtes de pont du système de santé, ne portent pas ce discours, qui le fera ? Bien sûr, la responsabilité première d’un CHU reste le soin d’excellence et de référence, la recherche et la formation des professionnels de santé. Mais nous avons aussi une responsabilité dans l’évolution du système.

 

« Il ne s’agit pas de développer partout des programmes de prévention sans savoir s’ils sont utiles. Les actions de prévention et de dépistage doivent être probantes, évaluées, passées au crible de la recherche. »

 

Vous insistez beaucoup sur le lien entre prévention et recherche. Pourquoi est-ce essentiel ?

Pr A.B. – Parce qu’il ne s’agit pas de développer partout des programmes de prévention sans savoir s’ils sont utiles. Les actions de prévention et de dépistage doivent être probantes, évaluées, passées au crible de la recherche.

C’est précisément là que le CHU a un rôle spécifique. Il se situe à l’interface entre la recherche fondamentale, la recherche translationnelle, la recherche clinique, l’épidémiologie et la santé publique. Nous disposons de registres, de cohortes, de biostatisticiens, d’entrepôts de données de santé, de centres de ressources biologiques. C’est cet environnement hospitalo-universitaire, en lien avec l’université et les organismes de recherche, qui permet de construire des programmes solides, qui pourront un jour être traduits en politiques publiques

 

La Bourgogne devient-elle alors un terrain d’expérimentation avant un éventuel déploiement national ?

Pr A.B. – Oui, c’est ainsi que je vois les choses. Un programme peut être développé et évalué régionalement, puis, s’il est scientifiquement avéré, avoir vocation à être déployé au niveau national. Le territoire sert alors de terrain de recherche et de preuve.

 

Quels exemples illustrent cette stratégie au CHU Dijon Bourgogne ?

Pr A.B. – Je peux vous en donner quelques-uns :

Le programme REALISTIC, porté notamment par le Pr Paul Ornetti, est un très bon exemple de prévention secondaire et tertiaire autour de la réadaptation (lire l’interview du Pr Paul Ornetti sur ce programme).

Je peux citer également le programme DIVA, pour « Dijon vascular project», développé dans le cadre de l’article 51. DIVA vise le suivi renforcé de patients ayant fait un infarctus du myocarde ou un accident vasculaire cérébral, avec l’objectif de prévenir les récidives. Il s’appuie sur des infirmiers de terrain, des professionnels de santé locaux, des pharmaciens d’officine, et il est adossé à notre expertise en épidémiologie et à nos registres.

Autre programme translationnel associant le service d’ophtalmologie et le centre INRAE de Dijon sur le rôle des lipides dans la physiologie de la rétine, avec notamment des perspectives de prévention de la dégénérescence maculaire liée à l’âge par l’alimentation.

Nous sommes également engagés dans le programme Émergence, plateforme nationale d’évaluation des vaccins contre les maladies infectieuses émergentes.

Enfin nous portons le programme PERIGENOMED, un programme de séquençage du génome néonatal permettant d’identifier dès la naissance environ 400 maladies génétiques pour lesquelles une intervention est possible tôt dans la vie.

 

« Le programme PERIGENOMED est emblématique de notre démarche : il est adossé à une expertise de recherche fondamentale et translationnelle développée depuis de nombreuses années par nos équipes de génétique. »

 

PERIGENOMED pourrait transformer très concrètement la prise en charge des enfants concernés ?

Pr A.B. – Oui, l’impact potentiel est considérable. Identifier très tôt des anomalies génétiques permet d’engager rapidement des actions de santé : rééducation, suivi spécialisé, voire thérapie génique dans certaines situations. Cela peut éviter certaines complications, les retarder ou les atténuer.

Ce programme est emblématique de notre démarche : il est adossé à une expertise de recherche fondamentale et translationnelle développée depuis de nombreuses années par nos équipes de génétique.

 

Peut-on dire que le CHU devient une sorte de laboratoire de politique publique ?

Pr A.B. – C’est exactement l’ambition. Mais à condition de ne pas sauter les étapes. Il faut partir de la recherche, produire des données solides, évaluer les programmes, puis seulement ensuite nourrir des politiques publiques robustes. Cela suppose du temps long, car la recherche s’inscrit nécessairement dans le temps long.

 

Cette stratégie est-elle partagée par l’ensemble de la communauté hospitalo-universitaire ?

Pr A.B. – La communauté a très majoritairement adhéré. Lorsque nous avons expliqué que, si nous voulons préserver un système de santé solidaire et innovant, nous devons nous engager dans la prévention, le message a été compris.

Cette stratégie a été construite avec le directeur général du CHU, les responsables médicaux et universitaires, l’université de Bourgogne, l’Inserm, l’INRAE, le centre de lutte contre le cancer, mais aussi l’Agence régionale de santé et, selon les programmes, les CPTS et les professionnels de santé de terrain.

 

« Je plaide donc pour une nouvelle alliance entre le monde de la santé et le monde de l’éducation. »

 

Vous évoquez aussi l’éducation comme condition de réussite des politiques de prévention. Pourquoi ?

Pr A.B. – Parce que l’on peut déployer toutes les stratégies de prévention et de dépistage que l’on veut : si les citoyens n’y adhèrent pas, cela ne fonctionnera pas. La vaccination, le dépistage du cancer colorectal ou du cancer du sein montrent bien que la culture de santé publique et de prévention est insuffisamment développée dans notre pays.

Je plaide donc pour une nouvelle alliance entre le monde de la santé et le monde de l’éducation. Il faut ancrer dès l’école une culture de la prévention en santé. Pour que chaque citoyen, devenu adulte, dispose d’un socle de connaissance qui lui permette, sa vie durant, de protéger sa santé et celle de ses proches. C’est un enjeu crucial pour l’avenir de notre système et pour la société.

 

Le CHU Dijon Bourgogne a également organisé les Assises nationales de la prévention et du dépistage. Quel est leur objectif ?

Pr A.B. – Nous avons voulu créer un forum scientifique et stratégique réunissant chercheurs, acteurs de santé publique, décideurs et, à terme, économistes de la santé. L’objectif est précisément d’articuler expertise de recherche, politiques publiques, santé publique et économie de la santé au service d’une nouvelle politique de prévention.

La première édition a eu lieu en septembre 2025. Nous souhaitons désormais organiser ces Assises tous les deux ans, avec une prochaine édition envisagée en 2027.

 

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