Entre élargissement des missions, impératif de coordination et contraintes budgétaires, les acteurs du système de santé s’accordent sur un constat : les métiers évoluent plus vite que les organisations. Mais derrière le consensus sur la nécessité de transformer les pratiques, les débats demeurent vifs sur les modalités du changement, la répartition des responsabilités et la place de chaque profession dans le parcours de soins. Nous avons fait le point, le 10 juin, lors des Contrepoints de la Santé.
Les métiers de santé sont entrés dans une phase de recomposition profonde. Vieillissement de la population, progression des maladies chroniques, tensions démographiques, développement de l’exercice coordonné, innovations numériques : les facteurs de transformation se cumulent et obligent les professions à redéfinir leurs périmètres d’intervention.
C’est dans ce contexte que les Contrepoints de la Santé, que nous co-produisons, ont réuni Daniel Guillerm, président de la Fédération nationale des infirmiers (FNI), Guillaume Couillard, directeur délégué à la gestion et à l’organisation des soins de l’Assurance maladie, et le Dr Cyril Bègue, président du Collège de la médecine générale (CMG). Les échanges ont été complétés des interventions de Caroline Combot, présidente de l’Organisation nationale syndicale des sages-femmes (ONSSF), et de Luis Godinho, vice-président du Syndicat des audioprothésistes (SDA).
La loi infirmière, symbole d’un changement d’époque
Pour Daniel Guillerm, la loi infirmière adoptée en 2025 (1) marque un tournant historique. « Jusqu’à présent, nous avions une profession qui n’était pas définie dans les textes. Aujourd’hui, elle est décrite et reconnue. C’est une révolution en soi. »
La réforme consacre notamment la notion de diagnostic infirmier, centré non sur la pathologie mais sur les besoins du patient, ainsi que de nouvelles capacités de consultation et de prescription. Pour le président de la FNI, la France « rattrape enfin son retard » par rapport à plusieurs pays de l’OCDE, notamment anglo-saxons.
L’avenant conventionnel n°11, signé en mars dernier, doit désormais traduire ces avancées dans l’exercice libéral. Daniel Guillerm le qualifie d’« avenant extrêmement structurant », appelé à projeter la profession dans les années à venir.
Mais si l’évolution des compétences apparaît désormais inéluctable, la question de sa finalité demeure.
Répondre aux besoins ou compenser la pénurie ?
Pour le Dr Cyril Bègue, les évolutions de compétences des professions de santé (infirmiers, médecins, biologistes…) sont légitimes mais ne doivent pas être pensées uniquement sous l’angle de la pénurie médicale. « Les crises peuvent faire émerger de bonnes choses, mais il ne faut pas répondre systématiquement sous le poids de cette contrainte démographique. »
Le président du Collège de la médecine générale reconnaît que la loi infirmière constitue « une juste reconnaissance du travail réalisé au quotidien », tout en regrettant l’absence de réflexion globale sur les besoins de santé et la répartition des compétences entre professions. « Pourquoi ne pas mettre tout le monde autour de la table pour analyser les besoins de santé de la population et construire ensemble l’évolution des métiers ? », s’interroge-t-il.
Derrière cette interrogation se dessine une préoccupation récurrente du corps médical : éviter que les évolutions successives ne soient perçues comme une addition de transferts de compétences sans vision d’ensemble.
L’Assurance maladie plaide pour l’exercice coordonné
Pour Guillaume Couillard, ces transformations sont avant tout l’expression naturelle de l’évolution des besoins sanitaires. « Les besoins évoluent, la pratique de la santé évolue, la pratique de la médecine aussi. Il est normal que les professions évoluent. » L’Assurance maladie continue ainsi de miser fortement sur l’exercice coordonné. « Nous croyons énormément à la complémentarité des professions. »
Mais au-delà des compétences, c’est l’organisation collective des prises en charge qui devient centrale. L’enjeu n’est plus seulement de définir qui fait quoi, mais comment les professionnels coopèrent efficacement autour du patient.
Coordination : le mot-clé… et le principal point de fragilité
Sur ce sujet, les intervenants convergent. Le Dr Bègue alerte sur les risques de dilution des responsabilités si la circulation de l’information ne suit pas l’évolution des métiers. « Il y a un vrai enjeu de coordination des soins, de partage et d’exactitude de l’information. » Le dossier médical partagé demeure selon lui insuffisamment intégré aux pratiques quotidiennes.
Daniel Guillerm préfère, lui, parler de « mise en synergie » plutôt que de coordination. « Nous avons chacun nos spécificités. Il faut miser sur les atouts de chaque profession pour rendre le parcours plus fluide et de meilleure qualité. » L’infirmier libéral revendique par exemple la place centrale de sa profession dans la stratégie de l’« aller vers », au domicile des patients, devenue indispensable dans une logique de prévention et de maintien à domicile.
L’Assurance maladie entend renforcer cette logique grâce à de nouveaux outils numériques. Guillaume Couillard a notamment annoncé le déploiement d’un tableau de bord de prévention destiné aux médecins traitants, permettant de visualiser en temps réel les informations essentielles concernant vaccinations et dépistages.
Les IPA, toujours au milieu du gué
Autre illustration des difficultés d’adaptation du système : les infirmiers en pratique avancée (IPA). Pour Daniel Guillerm, le dispositif reste entravé par sa conception initiale. « Le statut d’IPA est un statut mal né », estime-t-il. Selon lui, le choix d’un exercice longtemps conditionné à l’existence d’un médecin délégant a limité son développement en ville.
De son côté, Cyril Bègue estime que les ambiguïtés persistent sur les objectifs poursuivis. « S’agit-il de remplacer un médecin ou d’améliorer la prise en charge ? » Pour lui, les IPA peuvent constituer une réelle plus-value dans le suivi des maladies chroniques, à condition q’elles s’inscrivent dans une logique de complémentarité et non de substitution.
Formation : le parent pauvre de la réforme
Au fil des débats, la question de la formation apparaît comme l’un des angles morts des transformations en cours. Le président du Collège de médecine générale souligne la nécessité de développer davantage de formations interprofessionnelles dès le cursus initial. « Lorsqu’on crée de nouvelles compétences, il faut aussi garantir la montée en compétence des professionnels déjà en exercice. »
Même constat du côté de l’Assurance maladie, pour qui la formation continue constitue désormais un levier structurant de transformation du système de santé.
Des professions qui réclament davantage de dialogue
Les interventions de Caroline Combot et de Luis Godinho illustrent, enfin, une attente forte : sortir des logiques de négociation en silos. Les sages-femmes, dont les compétences se sont considérablement élargies ces dernières années, plaident pour une approche plus transversale des compétences partagées et des négociations conventionnelles.
Même constat chez les audioprothésistes. Luis Godinho défend une profession dont la contribution à la prévention de la perte d’autonomie est désormais largement documentée. Il rappelle notamment le succès du 100 % Santé en audiologie : près de 800 000 patients sont aujourd’hui équipés chaque année, soit une progression de 67 % depuis 2019.
Plus largement, plusieurs intervenants ont plaidé pour de nouvelles formes d’accords conventionnels pluriprofessionnels ciblés sur des problématiques communes.
Daniel Guillerm cite notamment l’observance thérapeutique, dont le coût annuel est estimé entre 15 et 18 milliards d’euros. « Si nous récupérions seulement 10 % de cette dépense évitable, cela représenterait déjà 1,5 milliard d’euros à réinvestir dans le système. »
Une transformation sous contrainte budgétaire
Ces débats interviennent dans un contexte financier particulièrement tendu. Guillaume Couillard rappelle que le déficit de la Sécurité sociale devrait encore avoisiner 15 milliards d’euros en 2026. Face à cette situation, l’Assurance maladie continue de défendre une stratégie articulée autour de trois piliers : prévention, qualité des parcours et pertinence des soins. « Pour répondre au défi de la pérennité de notre système, il faut agir simultanément sur ces trois leviers. »
La prévention apparaît plus que jamais comme un investissement et non comme une dépense. L’Assurance maladie met notamment en avant les résultats observés après la campagne de vaccination contre la bronchiolite et les travaux conduits avec l’OCDE sur le retour sur investissement des politiques préventives, dont les résultats seront présentés à l’occasion de la publication du prochain rapport Charges et Produits.
Au-delà des métiers, la question de la gouvernance
Au terme de près d’une heure d’échanges, un constat s’impose : le débat ne porte plus réellement sur la nécessité de faire évoluer les métiers. Tous les intervenants reconnaissent que cette évolution est déjà à l’œuvre. La véritable question devient désormais celle de la gouvernance du changement.
Comment articuler les compétences ? Comment partager l’information ? Comment construire des parcours cohérents ? Comment former ensemble les professionnels ?
Comme l’a résumé Cyril Bègue : « Je crois vraiment que l’on peut emmener les professions vers le changement. Mais à condition de faire œuvre de concertation et de pédagogie. »Avec un défi : faire évoluer les métiers sans fracturer les professions.
(1) Loi n° 2025-581 du 27 juin 2025 sur la profession d’infirmier
L’accès aux soins, préoccupation n°1 des Français
- Plus d’un Français sur deux estime que les professionnels qui manquent le plus sont les médecins généralistes.
- 53 % des Français pourraient renoncer à s’installer dans un territoire où l’accès aux soins est difficile.
- 67 % souhaitent que davantage de responsabilités soient confiées aux infirmiers, pharmaciens et autres professionnels de santé.
- La première qualité attendue d’un professionnel de santé n’est pas la technicité mais la capacité d’écoute et l’attention portée au patient.
- 53 % considèrent la télémédecine comme une réponse utile aux difficultés d’accès aux soins.
- La population reste toutefois divisée : un tiers utilise déjà la télémédecine, un tiers pourrait y recourir et un tiers demeure réticent.
Les résultats de cette enquête exclusive présentée par Adrien Broche, directeur des études Viavoice, confirment une tendance de fond : les Français demeurent attachés au rôle central du médecin généraliste, mais ils adhèrent désormais largement à une organisation plus collective des soins, fondée sur des compétences partagées et complémentaires.