Anesthésiste-réanimatrice à Bordeaux, le Dr Charlotte Berthaut a fondé Dépist&vous en 2020 avec une ambition : combler le fossé entre les campagnes de santé publique et les comportements réels des citoyens. À travers une plateforme numérique et des actions déployées au sein des entreprises, mutuelles et organisations publiques, la start-up cherche à favoriser le dépistage précoce des cancers. Elle est également à l’origine du Challenge CAC – Companies Against Cancer, qui récompense les initiatives de prévention menées par les employeurs. Entretien avec une médecin-entrepreneur qui a décidé d’aborder l’enjeu de la prévention autrement.
Propos recueillis par Renaud Degas
Qu’est-ce qui vous a amenée à passer de l’anesthésie-réanimation à la prévention ?
Dr Charlotte Berthaut – Quand j’ai choisi la médecine, j’étais convaincue que j’allais contribuer à maintenir les gens en bonne santé. Or, dans ma pratique, notamment au centre anticancer de Bordeaux où j’ai exercé pendant plusieurs années, je me suis retrouvée face à des patients déjà malades. J’ai souvent ressenti une forme d’impuissance devant des situations qui auraient parfois pu être évitées grâce à un dépistage plus précoce ou à une meilleure information.
Cette réflexion a aussi été nourrie par une expérience personnelle : mon père a développé un mélanome diagnostiqué tardivement. J’ai alors pris conscience du fossé existant entre les dispositifs de santé publique et la réalité quotidienne des patients, qui ne savent pas toujours quels examens réaliser, quand consulter ou qui oublient simplement de prendre rendez-vous. Dépist&vous est né de cette volonté de créer un pont entre ces deux mondes.
Malgré les discours sur le « virage préventif », estimez-vous que la France est encore trop centrée sur le curatif ?
Dr C.B. – Oui. Aujourd’hui, environ 95 % des dépenses de santé sont consacrées au curatif, contre seulement 5 % à la prévention. Pourtant, investir davantage dans la prévention permettrait de préserver la santé des individus mais aussi la soutenabilité de notre système de santé.
Le problème est aussi culturel. La prévention est souvent vécue comme une série d’injonctions : ne pas fumer, mieux manger, faire du sport… Ces messages sont peu personnalisés et parfois culpabilisants. Pour être efficace, la prévention doit être adaptée au profil de chaque personne, à ses risques, à sa situation et surtout intégrée dans son quotidien. C’est précisément ce que nous cherchons à faire.
Comment avez-vous conçu Dépist&vous ?
Dr C.B. – Le cancer est la première cause de mortalité prématurée en France et l’une des principales préoccupations de santé des Français. Pourtant, près d’un cancer sur deux pourrait être évité grâce à la prévention et au dépistage.
Nous avons donc créé un dispositif qui s’appuie à la fois sur le numérique et sur les organisations publiques ou privées. L’idée n’est pas de s’adresser individuellement aux citoyens via une campagne classique, mais de passer par les entreprises, les mutuelles, les collectivités ou encore certains acteurs publics afin de toucher un grand nombre de personnes.
Nous apportons une brique technologique et une expérience utilisateur qui complètent les dispositifs existants de l’Assurance maladie. La plateforme propose des parcours personnalisés de prévention et de dépistage, des rappels adaptés, des conseils, une orientation vers les professionnels de santé ou encore des téléconsultations de prévention.
Dépist&vous ne se résume donc pas à une application ?
Dr C.B. – Absolument. La plateforme numérique n’est qu’une partie du dispositif. Nous proposons également des actions sur le terrain, notamment pour le dépistage du cancer de la peau, avec l’intervention de soignants directement sur les lieux de travail, ou en partenariat avec des pharmacies.
Nous organisons aussi des ateliers animés par des professionnels de santé et des patients experts sur des thématiques variées : nutrition, activité physique, addictions, santé environnementale ou encore cancers féminins et masculins.
Cette approche hybride permet de s’adapter aussi bien aux salariés en présentiel qu’aux télétravailleurs et d’assurer un suivi dans la durée. Aujourd’hui, plus de 100 000 personnes ont accès à la plateforme. Nous constatons un fort niveau d’engagement, avec plus de 44 % des parcours suivis d’une consultation auprès d’un professionnel de santé. Et surtout, un retour qui nous tient à cœur : 15% ont découvert une anomalie qui, si elle n’avait pas été détectée, aurait pu évoluer vers un cancer
Le numérique est-il devenu indispensable pour faire de la prévention à grande échelle ?
Dr C.B. – Je le pense. Le numérique permet d’automatiser les rappels, de personnaliser les messages, d’accompagner les utilisateurs dans le temps et de les rendre acteurs de leur santé.
Il permet aussi d’utiliser des mécanismes de gamification ou de « nudge » pour encourager les bons comportements. Grâce à ces outils, nous arrivons à engager des personnes qui, sans cela, ne seraient probablement jamais entrées dans une démarche de dépistage ou de prévention.
Comment éviter de laisser de côté les publics éloignés du numérique ou du système de santé ?
Dr C.B. – C’est une préoccupation majeure. La prévention doit être accessible à tous. C’est pourquoi nous développons des partenariats avec des acteurs capables d’aller vers ces populations. Nous travaillons également sur le rôle du pharmacien, qui constitue un point de contact de proximité très pertinent. Je suis convaincue qu’il peut devenir un véritable acteur de prévention et de dépistage.
Vous avez également lancé le Challenge CAC. Quel est son objectif ?
Dr C.B. – Le Challenge CAC – pour Companies Against Cancer – vise à valoriser les initiatives concrètes de prévention menées par les organisations auprès de leurs collaborateurs.
Il s’adresse à toute structure, publique ou privée, peut candidater dès lors qu’elle met en œuvre des actions de prévention des cancers. L’objectif est de montrer qu’il est possible d’agir, quelle que soit la taille de l’organisation ou les moyens disponibles.
Lors de la première édition, nous avons reçu plus de 80 candidatures et distingué 30 lauréats. Cette année, nous renouvelons l’opération avec de nouveaux partenaires, dont l’Association nationale des DRH. Notre ambition est simple : donner de la visibilité aux bonnes pratiques pour inspirer d’autres organisations à s’engager.
Si vous deveniez ministre chargée de la Prévention, quelle serait votre priorité ?
Dr C.B. – J’agirais d’abord sur l’éducation. Il faut sensibiliser les jeunes dès l’école à la prévention et leur donner les moyens de devenir acteurs de leur santé.
Ensuite, je développerais de véritables métiers de la prévention. Nous avons besoin de professionnels identifiés, qu’il s’agisse d’infirmiers, de pharmaciens ou d’autres acteurs formés à cette mission, capables de réaliser des bilans réguliers, d’orienter les patients et de devenir des sentinelles de santé publique.
Pour moi, chaque professionnel de santé doit pouvoir contribuer à cette dynamique. C’est à cette condition que nous réussirons à passer d’un système centré sur la maladie à un système centré sur la santé.
- En savoir plus sur Dépist&vous : https://www.depistetvous.fr/
Challenge CAC
- Jusqu’au 10 septembre, dépôt des candidatures. C’est simple : il suffit à l’entreprise ou à la structure publique de soumettre sa ou ses initiative(s) via le questionnaire en ligne (gratuit).
- Fin octobre 2026 : annonce des lauréats.
- 24 novembre : cérémonie de remise des prix à Parisanté Campus.
https://www.depistetvous.fr/cac-companies-against-cancer