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Système de santé - 28 octobre 2026

Rudy Reichstadt, Conspiracy Watch : « La santé constitue de longue date un terreau pour le complotisme »

Comment une fausse information sanitaire bascule-t-elle vers un récit complotiste ? Et pourquoi les théories conspirationnistes reçoivent-elles un tel écho dans le secteur de la santé ? Quelle est la responsabilité des médias et des plateformes en la matière ?

Décryptage avec Rudy Reichstadt, politologue, directeur de l’Observatoire du conspirationnisme, Conspiracy Watch, et membre de l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean Jaurès.

Propos recueillis par Camille Grelle, journaliste

 

 

Quelle différence faites-vous entre désinformation, mésinformation et complotisme ?

Rudy Reichstadt : La distinction fondamentale entre désinformation et mésinformation repose sur l’intention. Dans le cas de la mésinformation, une personne peut partager de bonne foi une information fausse, sans avoir conscience qu’elle est erronée. La désinformation, elle, repose sur une volonté délibérée de tromper. Celui qui la propage sait que l’information est fausse mais elle sert ses intérêts, qu’ils soient personnels, économiques, politiques, idéologiques ou même psychologiques. Il peut aussi y avoir une dimension narcissique, un besoin de se sentir unique, de détenir une vérité que les autres ignoreraient. Les théories du complot se situent à l’articulation de ces deux phénomènes.

 

À partir de quel moment une affirmation bascule-t-elle dans la théorie du complot ?

R.R. : Une théorie du complot repose sur l’idée d’un secret qu’il faudrait dévoiler. Elle suppose également l’existence d’un agent, c’est-à-dire d’un groupe de personnes accusées de se livrer secrètement à des actes répréhensibles. Ces actes peuvent être dirigés contre un État, une société, une civilisation ou encore contre la santé des populations. Dans l’imaginaire conspirationniste en effet, les guerres, les vaccins ou les armes de destruction massive sont autant de moyens employés pour réduire volontairement la population mondiale.

 

Pourquoi les théories du complot exercent-elles un tel pouvoir de fascination ?

R.R. : Il existe un mécanisme très puissant que l’on appelle l’effet de dévoilement et qui repose sur une sorte de plaisir intellectuel de comprendre. C’est cet effet « Eurêka » que nous pouvons éprouver à la fin d’un roman policier ou d’une partie de Cluedo, lorsque toutes les pièces du puzzle s’assemblent soudainement. Les théories du complot exploitent précisément ce ressort. Qu’elles prennent la forme de films, de livres, de documentaires, de posts, etc., elles promettent toutes de révéler ce qui nous aurait été caché jusqu’alors. Elles captent notre attention en nous donnant l’impression de posséder une clé de lecture du monde et de ses maux.

 

Ceux qui fabriquent et diffusent ces théories croient-ils réellement à ce qu’ils racontent ?

R.R. : C’est une question complexe à laquelle il n’existe pas de réponse unique. Certains producteurs de théories du complot ont parfaitement conscience des intérêts qu’ils poursuivent. Ils développent des stratégies qui peuvent répondre à des objectifs politiques ou financiers. Mais rien de tout cela n’est linéaire. Le rapport d’un individu à ses propres discours peut évoluer dans le temps selon la théorie concernée, le moment où elle apparaît ou encore la période de sa vie.

 

Les réseaux sociaux ont-ils changé la nature du complotisme ?

R.R. : Oui, incontestablement. Peu avant sa mort, Umberto Eco expliquait que les réseaux sociaux « ont donné le droit de parole à des légions d’imbéciles qui, avant, ne parlaient qu’au bar, après un verre de vin et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite, alors qu’aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel. C’est l’invasion des imbéciles. » Grâce aux réseaux sociaux, les conspirationnistes peuvent se rencontrer beaucoup plus facilement et constituer des communautés et cela, c’est une transformation majeure.

 

Les médias et les grandes plateformes portent-elles une responsabilité particulière dans la circulation de ces contenus ?

R.R. : Absolument. Concernant les médias notamment grand public, le premier impératif serait de ne pas donner d’oxygène à ces contenus et de ne pas contribuer à leur amplification. Pour autant, il est indispensable de prendre le complotisme au sérieux et l’on ne peut se contenter de balayer ces théories d’un revers de main. Il faut mener des enquêtes et des contre-enquêtes avec les outils et les règles du journalisme. Les plateformes, quant à elles, occupent une position intermédiaire : elles ne sont pas considérées comme des éditeurs et ne sont donc pas soumises aux mêmes obligations mais elles sont bien davantage que de simples hébergeurs car leurs algorithmes orientent l’attention des utilisateurs. C’est précisément cette situation qui justifie une régulation. Au niveau européen, le Digital Services Act (DSA) impose justement aux plateformes des obligations en matière de retrait de contenus illicites et de transparence… auxquelles certaines se conforment mieux que d’autres.

 

La pandémie de Covid-19 a-t-elle constitué un tournant dans la diffusion des théories du complot ?

R.R. : Cet épisode a indéniablement marqué un point de bascule. D’ailleurs, beaucoup d’entre nous ont découvert à cette occasion des personnes adhérant à des théories complotistes dans leur entourage familial, amical ou professionnel. Pour autant, la santé constitue de longue date un terreau pour le complotisme. Prenons l’épisode de peste noire au XIVe siècle durant lequel des rumeurs accusaient notamment les lépreux puis les communautés juives d’empoisonner les puits ou celui de l’épidémie de choléra de 1832 en France et en Europe où des rumeurs incriminaient cette fois les bourgeois et les médecins de vouloir décimer les classes populaires. Deux épisodes qui ont provoqué des persécutions et des massacres. Le Covid s’inscrit donc dans une histoire beaucoup plus ancienne d’interprétation complotiste des grandes crises sanitaires.

 

Pourquoi les questions de santé se prêtent-elles particulièrement à ces interprétations ?

R.R. : Parce que le complotisme fonctionne selon une logique archaïque qui consiste à rechercher une intention, une main cachée. Au lieu de chercher à comprendre comment un phénomène se produit, il cherche à identifier un responsable : c’est l’approche de l’enquêteur au détriment de celle du scientifique. Cette recherche d’une intention dissimulée est au cœur du complotisme : il s’agit d’attribuer une culpabilité. Et la santé se prête particulièrement à ce genre de quête.

 

Au sein même de la santé, les vaccins occupent une place très importante dans les discours complotistes. Pourquoi cela ?

R.R. : En effet, dans les enquêtes d’opinion que nous réalisons sur le conspirationnisme, nous intégrons systématiquement une question sur les vaccins. Eh bien les énoncés relatifs à la méfiance envers les vaccins recueillent toujours plus de 40 % d’approbation ! Cela s’explique probablement par le fait que c’est le seul énoncé qui nous renvoie à la question de notre santé et d’un acte qui a à voir avec la vie et la mort. La vaccination n’est pas un geste anodin : elle consiste à introduire un produit dans son corps. Il est compréhensible que cela suscite des interrogations. Mais il faut distinguer l’hésitation vaccinale de l’antivaccinisme complotiste. Si se poser des questions sur un vaccin est parfaitement normal, affirmer que les autorités sanitaires – et donc les médecins et les scientifiques – qui recommandent la vaccination participent à un complot relève, pour le coup, d’une forme de paranoïa.

 

Davantage de transparence pourrait-elle contribuer à restaurer la confiance ?

R.R. : La transparence est nécessaire, mais elle ne constitue pas une réponse à tout. Il existe même un paradoxe comparable à celui de Tocqueville sur les inégalités : plus une institution devient transparente, plus les zones d’opacité qui subsistent peuvent paraître insupportables. Il faut également se méfier de l’instrumentalisation politique et démagogique de la transparence. Donald Trump, par exemple, avait promis de rendre publics des grands dossiers comme ceux sur l’assassinat de Kennedy ou les extraterrestres. Or non seulement ces divulgations n’ont rien bouleversé de ce que l’on savait déjà mais elles peuvent alimenter de nouvelles théories du complot. Il ne faut donc pas craindre la transparence mais l’accompagner d’un véritable travail de pédagogie. C’est aussi l’une des responsabilités des médias : ils doivent se sentir concernés non seulement par ce qu’ils publient, mais aussi par ce qui se passe après leurs publications.

 


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