Solitude, isolement, qualité des relations avec les autres : loin de relever de la seule sphère sociale, ces dimensions sont étroitement liées à notre santé physique et mentale. Pour Arnaud Goulliart, délégué général et cofondateur de la Fédération française pour les liens sociaux, les preuves scientifiques accumulées depuis une quinzaine d’années doivent désormais conduire le système de santé à agir. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) ne s’y est d’ailleurs pas trompé. Une évolution que la Fédération cherche notamment à concrétiser à travers la « prescription sociale », expérimentée avec les professionnels de santé et acteurs du social.
Interview menée par Renaud Degas, Directeur de la publication de La Veille Acteurs de santé et Directeur de l’agence de presse Pi+.
Que recouvre exactement la notion de « lien social » ?
Arnaud Goulliart : L’Organisation mondiale de la santé le définit comme la façon dont nous nous lions aux autres et dont nous interagissons avec eux. Il faut ensuite regarder trois dimensions.
La première est la structure : combien de relations avons-nous, quel est notre réseau social ?
La deuxième concerne la fonction de ces liens : certains apportent du soutien, d’autres de l’information, par exemple. Le lien avec un voisin, un proche ou son boulanger n’a évidemment pas la même fonction.
Enfin, il y a la qualité des relations. C’est une dimension particulièrement importante aujourd’hui. Chez les jeunes, par exemple, nous observons une expression forte de la solitude alors même qu’ils peuvent avoir de nombreuses interactions. Cela montre bien que la quantité de relations ne suffit pas : leur qualité compte également.
En quoi ces liens sociaux constituent-ils un sujet de santé ?
A.G. : Nous disposons désormais de preuves scientifiques très solides. Les premiers travaux importants remontent aux années 2010. Une méta-analyse de la professeure américaine Julianne Holt-Lunstad a notamment montré une augmentation du risque de mortalité prématurée associée à la solitude. Ces recherches ont largement contribué à faire évoluer le regard porté sur le sujet : nous sommes passés d’une approche assez intuitive, voire morale, de la solitude et de l’isolement à une approche fondée sur les preuves.
Quels effets observe-t-on concrètement sur la santé ?
A.G. : Ils concernent à la fois la santé somatique et la santé mentale. On dispose notamment de données concernant les maladies cardiovasculaires et les maladies neurodégénératives. Chez les personnes âgées, l’isolement social peut ainsi accélérer l’entrée dans la démence. Sur le versant de la santé mentale, on retrouve des liens avec l’anxiété et la dépression. Chez les jeunes, le sentiment de solitude constitue également un important facteur de risque suicidaire. Le lien social n’est donc pas simplement un élément qui contribue à se sentir bien : sa dégradation peut devenir un véritable facteur de risque pour la santé.
Certaines personnes sont-elles davantage exposées que d’autres ?
A.G. : Oui, il existe un gradient social : plus une personne cumule des vulnérabilités sociales, plus elle risque d’être concernée. Il faut sortir de l’idée selon laquelle la solitude serait un trait de personnalité. Elle résulte très souvent d’une situation de vie ou d’une transition. Nous sommes par exemple beaucoup contactés par des personnes endeuillées. Un deuil bouleverse profondément les relations d’une personne et peut constituer une porte d’entrée dans ce que l’on appelle la « boucle de la solitude ».
L’enjeu est aussi d’aller vers les personnes les plus invisibles. Certaines auront besoin de plusieurs étapes avant de pouvoir progressivement reprendre le chemin du lien. Cela concerne notamment des personnes très isolées ou victimes de violences. Ce sont précisément ces populations vulnérabilisées qui doivent retenir notre attention en matière de santé publique.
Comment le système de santé peut-il agir sur quelque chose d’aussi large que les relations sociales ?
A.G. : Une des réponses qui se développe au niveau international est la prescription sociale. C’est une pratique, et non un dispositif ou un simple outil, qui existe aujourd’hui dans une trentaine de pays et qui s’est notamment développée au Royaume-Uni avec le NHS.
Le principe est qu’un professionnel de santé puisse proposer à un patient une prescription visant à développer ses liens sociaux, à travers des activités culturelles, sportives, sociales ou liées à la nature.
Mais il ne s’agit pas simplement de dire à quelqu’un : « Vous devriez faire du sport » ou « Sortez davantage ». La personne est ensuite accompagnée par un professionnel, que nous appelons en France un agent de liaison. Celui-ci va l’aider progressivement à renouer des liens en s’appuyant sur les ressources disponibles sur son territoire. C’est cet accompagnement qui est essentiel.
Vous avez commencé à expérimenter cette prescription sociale avec des CPTS. Qu’en avez-vous appris ?
A.G. : Nous avons initié une démarche avec deux CPTS couvrant trois communes de la métropole de Lyon. Lors de cette première expérimentation, quinze médecins généralistes ont pratiqué la prescription sociale. L’évaluation nous a montré qu’il fallait aller plus loin : s’appuyer uniquement sur les médecins généralistes n’est pas suffisant. Nous souhaitons donc désormais associer d’autres professionnels de santé, notamment des infirmiers et des kinésithérapeutes.
Pourquoi les CPTS constituent-elles un échelon intéressant pour cette démarche ?
A.G. : Parce que la prescription sociale est fondamentalement une démarche territoriale et de parcours. Son intérêt est aussi de décloisonner. Un médecin, un infirmier ou un autre professionnel de santé doit pouvoir inscrire son patient dans un parcours qui mobilisera ensuite des acteurs du champ social, sportif ou culturel. Aller dans un musée, pratiquer une activité ou marcher avec une association sportive peut contribuer à la santé. Mais il faut créer des parcours structurés entre ces différents univers. Les professionnels de santé connaissent d’ailleurs parfois assez mal toutes les ressources disponibles autour d’eux.
Est-ce une nouvelle manière d’envisager la prévention ?
A.G. : Cela va même, à mon sens, au-delà de la prévention telle qu’on la conçoit habituellement. Celle-ci reste souvent très individuelle : on informe une personne et on cherche à modifier son comportement. Avec la prescription sociale, on agit sur les relations entre une personne, les autres et son environnement. On introduit donc une dimension collective et environnementale dans le parcours de santé.
C’est aussi une autre manière de regarder le rôle des professionnels. Ils rencontrent déjà quotidiennement des personnes seules, endeuillées ou confrontées à des problématiques d’isolement, mais peuvent considérer que cela ne relève pas de leur champ d’action. Nous voulons leur montrer qu’ils sont concernés et, surtout, qu’ils peuvent agir. L’enjeu est finalement de dépasser une conception très biomédicale : en France, nous sommes encore beaucoup dans le soin. Il faut aussi apprendre à penser la santé.