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Système de santé - 27 mai 2026

Joseph Tayefeh, Plastalliance : « Nous alertons sur un risque majeur de pénurie de plastique pour les produits de santé »

Hausse des prix, tensions d’approvisionnement, dépendance à l’Asie, manque de visibilité sur les stocks stratégiques… Pour Joseph Tayefeh, secrétaire général de Plastalliance, le syndicat français et européen des entreprises du plastique, la crise actuelle autour des matières plastiques, liée à la fermeture du détroit d’Ormuz, pourrait déboucher sur une pénurie touchant directement les produits de santé. Seringues, cathéters, tubulures, dispositifs de dialyse, masques ou emballages de médicaments : l’ensemble de la chaîne médicale serait concerné. Joseph Tayefeh explique pour la Veille pourquoi son syndicat appelle l’État à réagir rapidement pour sécuriser les approvisionnements et relocaliser certaines productions critiques.

Grand entretien mené par Renaud Degas

 

 

Pourquoi Plastalliance tire-t-elle aujourd’hui la sonnette d’alarme ?

Joseph Tayefeh. Nous faisons face à une crise d’approvisionnement qui touche toute l’industrie plastique, et donc directement le secteur de la santé. Depuis début mars, les entreprises n’ont plus de garantie de livraison sur certaines matières premières. Certaines commandes sont reportées d’un mois à l’autre, d’autres ne sont tout simplement plus honorées. Dans le même temps, les prix ont explosé : certaines matières ont doublé, voire augmenté de 150 %. Cela affecte évidemment la fabrication des produits médicaux.

Or, le plastique est partout dans la santé moderne : seringues, masques, cathéters, tubulures, dispositifs d’injection, poches, matériels de dialyse, emballages stériles, prothèses… Sans plastique, l’hôpital ne fonctionne pas. Ni les soins de ville d’ailleurs.

 

« Le risque est plus grave qu’au moment du Covid »

 

Pourquoi cette situation vous semble-t-elle plus grave que celle connue pendant le Covid

J.T. Pendant le Covid, le problème venait surtout d’une explosion de la demande mondiale. Tout le monde voulait des masques, des gants, des blouses. Aujourd’hui, c’est différent : la demande reste relativement stable, et encore je n’intègre pas la crise de l’hantavirus, mais c’est l’offre qui s’effondre.

Nous sommes confrontés à une raréfaction des matières premières elles-mêmes. Le détroit d’Ormuz concentrait environ 20 % du pétrole et du gaz mondiaux, mais aussi une part considérable des monomères nécessaires à la fabrication des plastiques, notamment l’éthylène et le propylène. Or le polypropylène sert notamment à fabriquer les seringues et les masques.

Cette fois, ce n’est pas un seul produit qui risque de manquer : c’est toute une chaîne industrielle qui peut être déstabilisée.

 

« Nous ne savons pas quels sont les stocks disponibles »

 

Quels signaux concrets observez-vous déjà ?

J.T. .Nous avons déjà des entreprises françaises du plastique, fournisseurs du secteur médical, qui ne savent pas si elles seront livrées dans les prochains mois. L’une d’elles, spécialisée dans les dispositifs plastiques pour le transport d’organes, s’est vu annoncer l’arrêt des livraisons après une commande passée en avril.

À l’international, plusieurs pays ont déjà commencé à réagir. Le NHS britannique a demandé aux soignants de limiter l’usage des gants et de privilégier davantage le lavage des mains afin de préserver les stocks. Le Japon, Taïwan ou encore la Malaisie ont également lancé des alertes sur certains dispositifs médicaux.

Pire, en Corée du Sud, des distributeurs achètent massivement des seringues pour les stocker dans une logique spéculative.

Tous ces signaux montrent que les États anticipent des tensions importantes.

 

Qu’attendez-vous précisément du gouvernement français ?

J.T. Le principal problème est l’absence de transparence et de visibilité. Nous ne savons pas quels sont les stocks stratégiques disponibles aujourd’hui. Combien de semaines ou de mois de réserves avons-nous pour les seringues, les masques ou d’autres dispositifs essentiels ?

Plusieurs parlementaires ont interrogé le gouvernement après nos alertes, sans obtenir de réponse. Le député Philippe Juvin, réanimateur, a également écrit au ministre de la Santé. Là encore, aucune réponse.

Nous avons l’impression de revivre le scénario du Covid : on attend, alors que les signaux se dégradent de semaine en semaine.

 

« Les conséquences pourraient toucher tout le parcours de soins »

 

Quels seraient les impacts concrets pour les patients et les soignants ?

J.T. Ils pourraient être très lourds. Les tensions ne concernent pas uniquement les hôpitaux. Les infirmiers libéraux, les pharmacies, les structures privées, les vétérinaires ou les prestataires de soins à domicile utilisent eux aussi énormément de dispositifs plastiques à usage unique. Or ces activités représentent une part majeure des prises en charge quotidiennes.

S’il manque des seringues, des cathéters ou des dispositifs de perfusion, certaines interventions pourraient être retardées, voire impossibles. Des arbitrages pourraient devenir nécessaires sur les priorités de soins. Pendant le Covid, on a déjà vu des situations où il fallait décider qui pouvait être pris en charge en priorité. Nous ne voulons pas revivre cela.

Le problème est d’autant plus préoccupant que certains produits sont aujourd’hui presque exclusivement fabriqués en Asie.

 

« Il faut relocaliser les productions critiques »

 

Quelles solutions préconisez-vous ?

J.T.  D’abord, il faut anticiper. Plus on attendra, plus les prix augmenteront et plus les tensions seront fortes. Il faut sécuriser rapidement des stocks stratégiques à l’échelle nationale et européenne.

Ensuite, nous demandons une relocalisation de certaines productions critiques. La France dispose encore d’un savoir-faire industriel très avancé dans les dispositifs médicaux sophistiqués, mais nous avons abandonné des productions jugées « low cost », comme les seringues ou certains cathéters.

Pourtant, des industriels français pourraient fabriquer ces produits si l’État leur donnait de la visibilité et lançait des commandes. Adapter des lignes de production demande quelques semaines, mais c’est faisable tant que les matières premières restent encore accessibles.

Enfin, nous plaidons pour une stratégie européenne coordonnée, avec des achats mutualisés et des réserves communes, afin d’éviter une concurrence entre États comme pendant le Covid.

 

« Dans le domaine médical, il n’existe aujourd’hui aucune alternative viable permettant de remplacer massivement le plastique »

 

 

Cette crise ne montre-t-elle pas justement la nécessité de réduire notre dépendance au plastique ?

J.T.  Dans le domaine médical, il n’existe aujourd’hui aucune alternative viable techniquement et économiquement permettant de remplacer le plastique là où il est utilisé. Les dispositifs médicaux exigent des matériaux extrêmement normés, stériles, résistants et sûrs.

Les plastiques utilisés pour le médical sont des plastiques de grade médical, très spécifiques et beaucoup plus contrôlés que les plastiques classiques.

Par ailleurs, la question de la souveraineté industrielle est essentielle. Quand les produits sont fabriqués hors d’Europe, nous ne maîtrisons ni les procédés de fabrication ni les standards réellement appliqués. Relocaliser certaines productions, c’est aussi garantir une meilleure maîtrise sanitaire.

 

Comment réagissez-vous aux critiques sur les risques sanitaires liés au plastique ?

J.T.  Le débat existe, mais il faut s’appuyer sur des données scientifiques robustes. Selon nous, beaucoup d’études alarmistes comportent des biais méthodologiques importants. Les plastiques utilisés dans l’Union européenne sont soumis à des réglementations extrêmement strictes.

Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas améliorer les matériaux ou continuer les recherches. Mais aujourd’hui, dans les conditions normales d’utilisation, le plastique reste indispensable au fonctionnement du système de santé.

Le véritable enjeu, selon nous, est moins de sortir du plastique que de sécuriser sa production et de retrouver une souveraineté industrielle européenne sur les dispositifs médicaux essentiels.

 

 


Pourquoi le blocage du détroit d’Ormuz impacte-t-il de façon si importante la production de plastique ?

Le blocage du détroit d’Ormuz ne menace pas seulement l’approvisionnement mondial en pétrole : il fragilise aussi directement l’industrie du plastique. Environ 20 % du pétrole et du gaz mondiaux transitent par cette zone stratégique, mais également une part importante des matières chimiques de base utilisées pour fabriquer les polymères plastiques, notamment l’éthylène et le propylène.

Or ces composés sont indispensables à la production de plastiques comme le polypropylène ou le polyéthylène, utilisés dans les seringues, masques, cathéters, tubulures ou emballages médicaux. Le gaz est lui aussi crucial, car il sert au fonctionnement des « vapocraqueurs », installations industrielles qui transforment les dérivés pétroliers en matières plastiques.

La crise actuelle entraîne donc une double tension : raréfaction des matières premières et explosion des coûts de production. Plusieurs pays asiatiques ralentissent déjà leur production, tandis que les États-Unis puisent dans leurs réserves stratégiques. Dans ce contexte, les industriels redoutent une compétition mondiale pour l’accès aux polymères, avec des risques de rupture d’approvisionnement pour les fabricants européens de dispositifs médicaux.

De plus, pour la production de plastique de qualité médicale, tous les pétroles et hydrocarbures ne se valent pas. Ceux venant du Moyen-Orient sont parmi les meilleurs pour la production du naphta, indispensable à la fabrication de ce type de plastique.


 

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