Face à l’explosion des besoins en ophtalmologie et à la désertification médicale, les créateurs du groupement OphtaMaine ont développé un modèle innovant fondé sur la délégation de tâches et la proximité territoriale. Son président, le Dr Renaud Laballe, ophtalmologue, revient pour La Veille Acteurs de Santé sur la genèse de ce dispositif, son fonctionnement et ses perspectives de déploiement, tout en revendiquant une organisation qui reste pleinement ancrée dans l’exercice libéral.
Propos recueillis par Renaud Degas
Comment est née l’idée d’OphtaMaine ?
Dr Renaud Laballe. L’idée est partie d’un constat très simple : autour du Mans, nous étions face à un véritable désert médical en ophtalmologie. Tous les spécialistes étaient concentrés en ville, tandis que les zones rurales étaient progressivement abandonnées, notamment à cause des départs en retraite.
Avec deux confrères, nous nous sommes demandé comment continuer à assurer une offre de soins sans imposer aux médecins de s’installer dans des territoires peu attractifs. La réponse a été de créer des « postes avancés » en zones rurales, en s’appuyant sur les compétences des orthoptistes et sur la télé-expertise.
Quel besoin cherchez-vous à couvrir concrètement ?
Dr R.L. Le premier enjeu est l’accès aux soins. Dans ces territoires, beaucoup de patients ne consultent pas, parfois pendant 20 ou 30 ans. Ce n’est pas seulement une question de distance : il y a aussi des freins sociaux, économiques ou liés à l’âge.
En rapprochant l’offre de soins, on va chercher ces patients « invisibles » et on dépiste des pathologies qui, autrement, passeraient inaperçues. C’est un véritable enjeu de santé publique.
Comment fonctionne votre modèle sur le terrain ?
Dr R.L. L’orthoptiste est au cœur du dispositif. Il reçoit le patient dans un poste avancé, réalise les examens (bilan visuel, tension oculaire, imagerie du fond d’œil), puis le dossier est analysé à distance de manière sécurisée par un ophtalmologue.
Ensuite, nous avons deux cas de figure : soit tout est normal et une prescription est délivrée, soit une anomalie est détectée et le patient est vu en présentiel par l’ophtalmologue. Dans ce cas, c’est nous qui nous déplaçons, avec un plateau technique complet, pour prendre en charge la pathologie.
En quoi ce modèle répond-il au manque de temps médical ?
Dr R.L. Il permet de concentrer le temps médical là où il est le plus utile. Les orthoptistes prennent en charge les consultations simples, tandis que les ophtalmologistes se consacrent aux pathologies et aux actes techniques.
Concrètement, cela signifie que nous ne faisons plus de lunetterie au quotidien. Cela peut sembler anecdotique, mais c’est un changement majeur : nous recentrons notre activité sur notre cœur de métier, ce qui est à la fois plus pertinent médicalement et plus attractif professionnellement.
Certains craignent une perte de qualité avec la délégation de tâches. Qu’en pensez-vous ?
Dr R.L. Nous avons observé l’inverse. Il y a un double niveau d’analyse : celui de l’orthoptiste, formé en interne, puis celui de l’ophtalmologue.
De plus, les outils d’imagerie permettent une analyse souvent plus fine que lors d’un examen classique. Et en cas de doute, le patient est immédiatement revu. Le système est donc à la fois sécurisé et performant.
Quels résultats avez-vous obtenus ?
Dr R.L. Le modèle s’est rapidement développé. Nous sommes passés de trois ophtalmologues à six, bientôt huit, avec l’ouverture d’un huitième poste avancé.
L’an dernier, nous avons suivi 130 000 patients, dont plus de la moitié dans ces structures de proximité. Surtout, nous avons considérablement réduit les délais de consultation, qui sont passés d’un an à un à trois mois selon les zones.
Comment s’organise le modèle économique ?
Dr R.L. Nous avons choisi une structure en groupement d’intérêt économique (GIE), financée par les ophtalmologistes eux-mêmes, sans recours à des fonds d’investissement.
L’activité repose sur le cadre conventionnel, avec une adaptation via un complément d’honoraires modéré pour garantir l’équilibre financier. L’objectif n’est pas de maximiser la rentabilité, mais de maintenir un modèle viable et pérenne.
Pourquoi ce choix de rester en dehors des logiques financières classiques ?
Dr R.L. C’est un point essentiel. Nous voulons préserver une organisation médicale pilotée par des médecins, centrée sur la qualité des soins.
Nous avons vu ce qui s’est passé dans d’autres secteurs, comme la biologie ou la radiologie, avec une forte financiarisation. Nous souhaitons éviter ces dérives et garder la maîtrise de nos outils de travail.
Votre modèle est-il duplicable dans d’autres territoires ?
Dr R.L. Oui, clairement. Il repose sur un principe simple : un centre principal dans une ville et un réseau de postes avancés autour.
Cela permet de concilier les aspirations des professionnels — vivre en ville — avec les besoins des territoires. Nous pensons que ce modèle peut être déployé dans une grande partie du territoire français, notamment dans les zones rurales.
Quelles conditions sont nécessaires pour le développer à plus grande échelle ?
Dr R.L. Il faut une reconnaissance nationale du modèle, notamment sur la délégation de tâches et l’ouverture à tous les patients, sans restriction d’âge.
Ensuite, il est nécessaire d’accompagner les équipes locales : formation, organisation, financement. C’est ce que nous souhaitons proposer, en partageant notre expérience.
Ce modèle attire-t-il les jeunes professionnels ?
Dr R.L. Oui, fortement. Les jeunes ophtalmologistes recherchent une activité technique et chirurgicale.
Notre organisation leur permet de se concentrer sur ces aspects, tout en conservant une qualité de vie. Nous avons même réussi à attirer des praticiens parisiens qui viennent travailler avec nous plusieurs jours par semaine.
Que vous reproche-t-on le plus avec ce modèle plutôt disruptif ?
Dr R.L. Certains confrères, notamment dans les zones surdotées, craignent que ce modèle ne redistribue l’activité et remette en cause leur organisation.
Mais notre objectif n’est pas de concurrencer les centres urbains. Nous répondons à un besoin spécifique : celui des déserts médicaux. Et sur ce terrain, il est urgent d’innover.
Pour en savoir plus sur OphtaMaine : https://ophtamaine.fr/