À l’heure où les interventions non médicamenteuses (INM) suscitent un intérêt croissant dans les politiques de prévention, les parcours de soins et les réflexions sur la soutenabilité du système de santé, leur statut reste encore mal compris ou objet de mise en cause. Entre avancées scientifiques, reconnaissance institutionnelle et amalgame persistant avec les pratiques dites « intégratives » ou « complémentaires », le Pr. Gregory Ninot, président de la Non-Pharmacological Intervention Society (NPIS), revient sur l’avancement des travaux menés depuis plusieurs années par la société savante internationale spécialisée dans les INM. Évaluation, référentiel, traçabilité, valorisation, internationalisation, formation : il détaille les prochaines étapes d’un chantier qu’il veut à la fois rigoureux, utile et lisible.
Propos recueillis par Renaud Degas pour les interviews longues de La Veille.
Où en est aujourd’hui la NPIS dans la reconnaissance de son travail sur les interventions non médicamenteuses ?
Pr. Gregory Ninot – Nous avons franchi plusieurs étapes importantes. Lors de notre dernier congrès (ndlr : NPIS Summit, les 15 et 16 octobre 2025 à Paris), nous avons réuni des représentants de la HAS, du ministère de la Santé, de l’Assurance Maladie, de la CNSA et de l’OMS Europe. Tous ont reconnu l’intérêt de notre démarche : clarifier ce que recouvre réellement le concept d’interventions non médicamenteuses (INM), des pratiques physiques, nutritionnelles ou psychosociales, protocolisées, centrées sur la personne et fondées sur la science, ciblées, et partager les connaissances scientifiques.
Le point clé était de lever les ambiguïtés véhiculées par le terme INM utilisé par les institutionnels depuis 2003. Nous avons coconstruit en deux ans une définition et une méthodologie permettant d’identifier les INM. Cette démarche a été publiée dans des revues scientifiques françaises. Elle a été adoptée par 31 sociétés savantes. Elle est soutenue par de nombreuses institutions, organisations professionnelles et associations de patients. Elle fait l’objet de collaborations avec des pays européens et extra-européens comme l’Australie et le Canada, car ces protocoles préventifs ou thérapeutiques ont une valeur universelle. On les distingue des chirurgies, des dispositifs médicaux, des actes isolés de soin à la personne, des campagnes de santé publique et des pratiques non conventionnelles de soins.
Autrement dit, notre légitimité ne repose pas sur une intention, mais sur un cadre scientifique, méthodologique et pratique qui est désormais reconnu.
« Notre légitimité ne repose pas sur une intention, mais sur un cadre scientifique, méthodologique et pratique qui est désormais reconnu. »
Que répondez-vous à ceux qui amalgament la démarche de la NPIS avec les médecines intégratives, voire avec des pratiques culturelles ou ésotériques ?
Pr. G.N. – Il faut être très clair : ce n’est pas notre sujet. La société savante encourage l’identification d’interventions ayant fait leur preuve sur la santé selon le cadre scientifique établi. Une INM validée par la science doit disposer d’au moins cinq publications d’études conformes à ce cadre, décrivant le protocole, expliquant ses mécanismes d’action, démontrant son efficacité, indiquant ses risques et identifiant ses stratégies de mise en œuvre. Forte de ces données scientifiques vérifiées par des experts indépendants et de sa cohérence avec les recommandations de la HAS, l’INM intègre une bibliothèque ouverte de fiches standardisées et codifiées de bonnes pratiques appelée le Référentiel des INM. Nous ne sommes pas dans un registre flou où toute pratique serait mise sur le même plan, où un motif d’indication sortirait des diagnostics de la médecine occidentale.
Les amalgames venaient de l’absence de consensus sur la définition INM pour la santé. Ils laissaient libre cours à l’interprétation de chacun. Une INM, dans notre démarche, n’est pas une pratique « holistique » indéfinissable qui changerait entièrement d’un patient à l’autre. Pour entrer dans notre référentiel, une intervention doit être décrite séance par séance, expliquée par des mécanismes d’action rationnels, efficace par la démonstration d’essais randomisés, sécurisée par des précautions d’usage, et montrée comme applicable en contexte de santé. Désormais, le prescripteur, l’encadrant professionnel et le patient disposent de fiches en accès libre détaillant chaque INM avec précision, de leurs modalités de mise en œuvre au matériel requis en passant par les précautions d’usage et le professionnel attendu.
Nous offrons ainsi des pratiques fiables, partageables et traçables. Cette distinction est à marteler. C’est un véritable changement de culture pour ces pratiques immatérielles de santé. Il engage autant les professionnels que les patients, les décideurs que les financeurs.
« Une INM, dans notre démarche, n’est pas une pratique « holistique » indéfinissable qui changerait entièrement d’un patient à l’autre. Pour entrer dans notre référentiel, une intervention doit être décrite séance par séance, expliquée par des mécanismes d’action rationnels, efficace par la démonstration d’essais randomisés, sécurisée par des précautions d’usage, et montrée comme applicable en contexte de santé. »
Quels sont aujourd’hui les institutionnels qui travaillent avec vous et reconnaissent votre travail ?
Pr. G.N. – Les signaux sont positifs. L’Assurance Maladie et la CNSA s’engagent dans la démarche en cherchant à valoriser des programmes et non des actes isolés ou des séances ponctuelles. Un exemple avec « Mon Soutien Psy » où l’ambition est de proposer la meilleure psychothérapie à la bonne personne. Au ministère de la Santé, Didier Le Pelletier, directeur général de la Santé, soutient le travail notamment dans son extension vers l’OMS. Sa direction sensibilise d’autres ministères aux valeurs ajoutées économiques, sociales et environnementales de ces pratiques.
Du côté de la HAS, le message reste constant : le travail mené est jugé sérieux et utile, même si l’institution rappelle ses contraintes de moyens. Le discours tenu publiquement par Pierre Cochat, président de la commission de la transparence de la HAS, a été très clair sur ce point.
Nous travaillons avec des ARS et des CPTS pour que des INM servent concrètement les parcours coordonnés renforcés. Elles peuvent ainsi savoir ce qui est fait, par qui, comment et quand. Elles valorisent ainsi le travail des humains soignant des humains. Nous avançons également avec l’Agence de l’innovation en santé (AIS) pour améliorer la traçabilité des INM par le numérique. Nous échangeons avec les gérontopoles, les collectivités territoriales et la CNSA pour faire connaître les programmes de prévention des troubles cognitifs les mieux validés. Les fédérations hospitalières, Unicancer et l’UNPS sont sensibles aux INM. Des fiches issues des expérimentations Article 51 nourrissent le référentiel des INM, comme le programme d’éducation thérapeutique « Nuvée-bariatrie » pour les patients obèses développé par les Drs Cyril Gauthier et Matthieu Poussier en Bourgogne. D’autres émergent des plans de prévention de la chute des personnes âgées. S’y retrouvent pas moins de 10 programmes validés par la science susceptibles d’être proposés aux seniors par exemple à la suite d’un bilan Icope promu par le professeur Bruno Vellas.
Notre innovation française s’exporte à l’international. La dynamique s’accélère. Nous avons intégré le groupe Innovation en santé publique de l’OMS Europe. Nous préparons une conférence plénière à l’invitation des organisateurs du congrès européen des médecins généralistes qui se déroulera cette année à Paris, la Wonca. Nous échangeons avec des équipes australiennes qui ont développé un référentiel similaire. D’autres collaborations commencent avec la Slovaquie, l’Espagne, l’Autriche, la Bulgarie, la Lituanie, et plus largement l’Afrique et l’Amérique du Sud et du Nord. La newsletter de la NPIS rassemble aujourd’hui plus de 16 000 abonnés dans le monde.
Sur le plan scientifique et méthodologique, où en êtes-vous de la publication des référentiels et des fiches dédiées ?
Pr. G.N. – Le référentiel (https://www.referentielinm.org) a changé d’échelle depuis son lancement en 2025. La plateforme est un véritable outil de travail interopérable avec tous les logiciels métiers. Elle est aussi un support de diffusion, de qualification, de formation et d’amélioration continue des INM.
Certes, la dynamique de soumission des fiches INM a été plus lente qu’espérée. Un temps était nécessaire pour convaincre du bien-fondé d’un référentiel transversal aux exigences scientifiques et éthiques élevées. Le recrutement d’un docteur en médecine a permis de clarifier les attendus rédactionnels des fiches et de superviser les expertises.
Le résultat est tangible : le nombre de fiches publiées a doublé au premier trimestre. Elles abordent les troubles du sommeil, les maladies neurodégénératives, les douleurs, les addictions, les troubles anxiodépressifs, les soins oncologiques, les problèmes de santé associés à l’enfance, la perte d’autonomie des personnes âgées. Une cinquantaine de fiches sont en expertise. L’ambition est de dépasser rapidement la centaine de fiches.
Le travail ne porte pas seulement sur la production de fiches. L’enjeu est aussi de faire reconnaître ces fiches comme de véritables publications scientifiques valorisant leurs auteurs et les chercheurs à l’origine des études.
Pouvez-vous rappeler les conditions de validation d’une fiche INM ?
Pr. G.N. – Cinq grands critères conditionnent la validation d’une fiche INM. Le premier, c’est la description. Une INM doit être précisément détaillée : contenu des séances, progression, fréquence, critère d’évaluation principal, test de routine, public répondeur, précautions, professionnel, matériel, lieu de pratique, caractéristiques réglementaires, bibliographie.
Le deuxième, c’est le caractère explicable. Il faut pouvoir documenter les mécanismes d’action par au moins une étude.
Le troisième, c’est l’efficacité. L’intervention doit faire l’objet d’au moins deux études cliniques montrant son efficacité sur un critère principal de santé et sa reproductibilité.
Le quatrième, c’est la sécurité. Deux études doivent également documenter cet aspect.
Le cinquième, c’est l’implémentabilité. Une intervention peut fonctionner dans un pays sans être transposable à un autre. Une étude doit montrer qu’elle peut être mise en œuvre dans le contexte concerné, par exemple la France.
L’ensemble de ces éléments est examiné par des experts indépendants, qui reçoivent les documents, analysent les données et votent de manière anonyme sur chacun des critères. Si un accord est obtenu sur chacun des critères, alors la fiche est publiée en deux langues, le français et l’anglais, avec une rubrique pour le professionnel, une pour l’usager et une pour les opérateurs de santé. Cette dernière précise les impacts économiques, sociaux et environnementaux de l’INM. Le processus est auditable par une société savante ou une autorité de santé en faisant la demande à la NPIS.
Vous insistez sur le fait que votre rôle n’est pas de dire ce qui est « conventionnel » ou remboursable. Pourquoi cette distinction est-elle importante ?
Pr. G.N. – Parce qu’il faut distinguer science, réglementation et financement. Notre rôle, en tant que société savante, est de dire si une intervention est scientifiquement documentée, prouvée et acceptable. En revanche, nous n’avons pas à nous prononcer sur sa qualification réglementaire, autrement dit si elle est conventionnelle ou non. C’est aux politiques d’en décider.
Idem pour le remboursement. Chaque fiche précise le coût moyen du programme et les dépenses évitées sur la base des études coûts-efficacité disponibles. La prise en charge par acte, forfait, tiers payant, ou toute autre modalité ainsi que le reste à charge relève de l’Assurance Maladie, de la CNAV, de la CNSA, des complémentaires santé, des dispositifs de prévention, des collectivités territoriales, etc.
Chacun son rôle. La NPIS construit un socle scientifique solide de solutions de santé traçables sur lequel les décideurs et les financeurs peuvent s’appuyer pour faire leurs arbitrages.
« La NPIS construit un socle scientifique solide de solutions de santé sur lequel les décideurs et les financeurs peuvent s’appuyer pour faire leurs arbitrages. »
Un autre enjeu fort semble être la traçabilité et le codage des INM dans les systèmes numériques. Pourquoi est-ce si stratégique ?
Pr. G.N. – Parce qu’aujourd’hui, ce qui n’est pas codé n’existe pas, encore moins pour les IA. Les systèmes numériques savent très bien repérer les produits de santé parce qu’ils ont un code unique, en France comme ailleurs. En revanche, une thérapie ou un programme de prévention encadré par un humain sont rarement connus comme des programmes. Au mieux, on dénombre des séances d’ergothérapie, de soins infirmiers, de kinésithérapie, de diététique, de psychomotricité, de sage-femme. Le protocole est mal repéré. C’est un problème majeur qui dévalorise le travail humain qui soigne un autre humain. Résultat : le médecin prescrit à l’aveugle des séances. Le praticien réinvente un programme là où des confrères et des chercheurs ont trouvé les protocoles les plus efficients. Il ne peut pas profiter de l’expérience acquise ailleurs. Il existe tellement d’exemples en éducation thérapeutique. Les produits de santé profitent de la recherche et de l’expérience usager pour progresser continuellement alors que les protocoles immatériels encadrés par des humains stagnent. À ce rythme, il n’y aura plus que des robots soignant par des produits, des chirurgies et quelques conseils génériques.
La NPIS œuvre à ce que chaque INM puisse être repérée dans les systèmes d’information, reconnue des IA, et demain mieux partagée dans les parcours de soins et en progression constante.
Derrière cet enjeu technique, il y a une question de fond : la reconnaissance de la valeur de l’humain qui soigne et de sa relation au patient.
« Aujourd’hui, ce qui n’est pas codé n’existe quasiment pas dans les bases de données. Or les systèmes numériques savent très bien repérer des produits, des actes, des médicaments. Ils savent beaucoup moins repérer des protocoles immatériels. »
Quelles sont les prochaines étapes et les grands enjeux pour la NPIS et pour les INM ?
Pr. G.N. – Nous déroulons un plan stratégique qui n’a pas changé de logique. L’horizon est 2030, avec une ambition forte : faire en sorte qu’au moins 500 INM soient reconnues comme essentielles par l’OMS et diffusées à l’échelle internationale dans toutes les langues. Pour y parvenir, plusieurs chantiers avancent en parallèle avec la rigueur et l’éthique chevillées au corps.
Le premier est l’enrichissement du référentiel avec l’appel aux sociétés savantes et la montée en puissance du catalogue.
Le deuxième est le soutien à la recherche amont, pour aider le financement des études sur les pratiques prometteuses sur la base de notre cadre de validation. La Fondation Médéric Alzheimer et la Ligue contre le cancer sont des pionnières en la matière avec le fléchage d’appels d’offres spécifiques.
Le troisième est la structuration numérique : codage, traçabilité, interopérabilité.
Le quatrième touche aux modèles économiques et organisationnels. La question n’est pas seulement de savoir si une INM est efficace, mais aussi comment elle peut être intégrée dans les parcours, financée de manière pertinente, et sortir d’une logique de simple tarification à l’acte lorsqu’elle relève d’un protocole complet. Nous invitons ces acteurs à nous rencontrer au stand de la NPIS à SantExpo cette année.
Enfin, il y a tout l’enjeu de la démonstration de la valeur : valeur clinique, valeur économique, valeur sociale, valeur environnementale. Une économiste de la santé travaille avec nous sur le sujet pour documenter plus précisément ces dimensions et aider les décideurs à objectiver ces valeurs ajoutées dans un monde soumis à de fortes contraintes et une désinformation virale.
Reste un point de tension : la formation des professionnels de santé. Où en est-on ?
Pr. G.N. – C’est un sujet sensible. Aujourd’hui, un enseignement de formation médicale initiale est intitulé « principes de la médecine intégrative, utilité et risques des interventions non médicamenteuses et des thérapies complémentaires ». Ce titre date d’une époque où les deux concepts pouvaient se confondre, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il est urgent de faire connaître des INM et de les distinguer des pratiques non validées scientifiquement. Ce sujet concerne toutes les formations initiales et continues des professionnels de santé, de la prévention et du management de parcours. Autant être formé de manière rigoureuse aux bénéfices, aux risques, aux indications et aux conditions d’usage des INM.
« Quand tout se vaut, plus rien n’a de valeur. Et ce qui n’est ni codé, ni décrit, ni reconnu finit par disparaître des radars des décideurs, des systèmes d’information, des outils de pilotage et, demain, des dispositifs d’intelligence artificielle. »
Au fond, quel est selon vous le risque si cette clarification n’a pas lieu ?
Pr. G.N. – Le risque, c’est que toutes les pratiques de santé soient nivelées. Que des traitements validés, codifiables, traçables, utiles à des millions de patients soient mis au même niveau que des approches floues, non évaluées ou ésotériques, avec des pertes de chance, d’errances thérapeutiques, d’abus en puissance. Qui profitera de ces confusions entre solutions efficaces de santé et activités socioculturelles ? Certainement pas le patient.
Quand tout se vaut, plus rien n’a de valeur. Et ce qui n’est ni codé, ni décrit, ni reconnu finit par disparaître des radars des décideurs, des systèmes d’information, des outils de pilotage et, demain, des dispositifs d’intelligence artificielle.
Le combat que nous menons consiste précisément à éviter cela : donner une existence scientifique, méthodologique et opérationnelle à des interventions humaines qui ont fait leurs preuves et qui doivent pouvoir trouver leur place dans le système de santé de demain.
Site de la NPIS : https://www.npisociety.org/fr/
Site des référentiels INM : https://www.referentielinm.org/fr/