Numérique en santé : du fantasme au pragmatisme, enfin ?

Intégrale et extraits vidéos, synthèse – Le 14 mars, Les Contrepoints de la santé ont permis d’explorer les jalons nécessaires pour une refonte réussie du numérique en santé. Dominique Pon, responsable stratégique de la task force numérique en santé, mais aussi Magali Leo, responsable du plaidoyer de l’association de patients Renaloo, et Antoine Reydellet, Président de l’Intersyndicale des Internes en médecine (Insi) ont convenu qu’il était urgent de ne plus attendre. Quitte, dans un premier temps, à viser moins haut.

 


Un évènement en partenariat avec :


Des usagers oubliés, une offre morcelée, des outils inexistants, une stratégie peu lisible, une gouvernance mal structurée : dans son rapport sur la nécessité d’« Accélérer le virage numérique », corédigé avec Annelore Coury, Directrice déléguée à la gestion et à l’organisation des soins de la Cnam, Dominique Pon, lui-même Directeur général de la clinique Pasteur de Toulouse et Président de SantéCité, met les pieds dans le plat. Un constat sans ambages que nul ne contestera sur le fond.


Intégrale du débat


« Pas de grand soir de la e-santé »

Certes mais que faire ? Y aller pas à pas, répond Dominique Pon : « Cela fait vingt ans que l’on navigue entre le fantasme d’une solution providentielle qui va résoudre tous les problèmes du numérique en France et la frustration lorsque l’on est confronté à la réalité du terrain parce que l’on n’y arrive pas. On s’en sortira par un mouvement collectif fédéré au travers de l’implication des professionnels de santé, des usagers, de l’écosystème des éditeurs et des start-ups pour construire ensemble une transformation. Il n’y aura pas de grand soir de la e-santé. »

Rien d’essentiel ne manquera à l’appel

Grand soir peut-être pas, mais un nouveau dispositif du moins : l’Espace numérique de santé, l’une des mesures censées être emblématiques du Plan Ma Santé 2022. Ce vaste open space agrégera diverses données et outils à disposition de chaque patient : des informations générales1, son dossier de santé2, son agenda de santé3 et enfin, ses échanges sécurisés4. Bref, rien d’essentiel ne manquera à l’appel dans ledit Espace numérique de santé. « Il rassemblera un ensemble de services dont Ameli, dont le DMP, dont des outils de prévention primaire et secondaire, dont des outils de coordination de parcours, énumère Dominique Pon. Le tout en capitalisant sur l’existant et non repartant de zéro. »

Un jouet trop beau pour faire des émules

L’ensemble aurait de l’allure. Un peu trop même pour Antoine Reydellet qui estime que le jouet est trop beau pour faire des émules. « C’est une voiture qui avance un peu trop vite et qui risque de passer par-dessus la barrière de sécurité, juge le Président de l’Intersyndicale des Internes en médecine (Insi). La couverture numérique en France ne permet pas l’application de ces outils partout alors que c’est dans les zones où il n’y a pas de numérique qu’ils auraient le plus d’utilité. » Sans compter des décalages patents d’aptitude des destinataires : « Les professionnels de santé ont du mal avec le DMP et n’y adhèrent toujours pas. Ils n’y ont pas forcément été formés. La majorité ont une moyenne d’âge supérieure à 55 ans et n’ont pas été forcément éduqués ni élevés à l’informatique. Les générations en-dessous de 40 ans pourront peut-être plus facilement utiliser ces outils avec lesquels elles ont grandi. » Merci pour eux, tant pis pour les autres, serait-on tenté d’acquiescer, tout en relativisant le facteur âge qui ne se vérifie pas toujours, loin s’en faut.


Extraits


Ne laisser personne sur le bord de la route numérique

Dominique Pon s’y refuse et n’entend laisser personne sur le bord de la route numérique. Quitte à changer radicalement la manière de faire. En somme, créer un bouquet de services numériques : « Je comprends les professionnels de santé. Aujourd’hui, les outils ne sont pas interopérables. Il faut leur présenter des services numériques sous une forme unique, simple et accessible pour qu’ils se les approprient. Cela est faisable avec des plates-formes numériques organisées comme des stores. On sélectionne une application mais en restant dans le même environnement. » C’est assurément là un changement de paradigme refondateur : « Depuis vingt ans, le dogme, en matière de lien entre les logiciels des professionnels de santé, était de dire qu’il y avait un référentiel technique d’échange de données entre les logiciels que l’on appelle un référentiel d’interopérabilité et que tout le monde doit respecter. Or, dans les faits, personne ne le respecte parce que c’est complexe et que l’offre numérique est très fragmentée », insiste Dominique Pon.

« Un niveau d’exigence technique trop compliqué »

Surtout, il est urgent d’en finir une bonne fois pour toute avec la folie des grandeurs : « Il faut être humble et pragmatique en admettant qu’il y a un niveau d’exigence technique trop compliqué. Soyons humbles. Redescendons d’un cran et proposons un principe d’interfaçage de logiciels simple et pas coûteux pour les start-ups. » Sachant que, çà et là, les bonnes volontés abondent : « Partout dans les régions, des gens travaillent sur ça. Or, plutôt que de le faire de manière disparate, définissons un principe commun et tous les fournisseurs de services officieront dans le même cadre pour proposer des services aux professionnels. » En somme, « si l’on veut quelque chose de cohérent en matière de numérique en santé, il faut une plate-forme qui reçoive des services et donc des logiciels développés par l’ensemble des acteurs de l’écosystème dans un environnement unique ». CQFD.


Extrait


Place à une sorte de magasin numérique géant

Aux oubliettes, donc, l’idée d’un outil miracle qui répondrait à tous les besoins et à tous les usages des professionnels de santé comme des patients. Place à une sorte de magasin numérique géant ouvert aux start-ups, aux éditeurs, aux professionnels de santé et aux associations de patients qui développent des services numériques. Lesquels, pour y figurer, devront être labellisés, c’est-à-dire garantis en termes techniques (facilité d’accès, service médical rendu…) et d’éthique (des algorithmes et des pratiques) par les pouvoirs publics. Une manière d’éviter un phagocytage de la chose par les tentaculaires Gafa. Il s’agira, pour être référencé dans ce store, de répondre à des critères précis. Ce qui induit que les tutelles ne devront pas développer elles-mêmes chaque application mais seulement le contenant, les associations de patients ayant, de leur côté, également vocation à évaluer les différents outils et logiciels.

« Les patients sont prêts »

Le concept séduit les associations de patients. « L’Espace numérique de santé va au-delà du DMP. Il s’agit d’offrir aux usagers un bouquet de services, des applications certifiées et un portail d’information. Nous y sommes complètement favorables. Les patients sont prêts et nombreux à s’être emparés des outils numériques », assure Magali Leo. Quand bien même, rappelle la responsable du plaidoyer de Renaloo, la fracture numérique serait réelle en France et bien davantage liée aux inégalités sociales qu’à l’âge. Ce qui n’oblitère pas l’essentiel : l’essor souhaitable du numérique et de la dématérialisation ne doivent se faire au détriment de l’humanisation de soins.


Extraits


« Un programme de pays riche »

Ce dont convient Antoine Reydellet, convaincu que la simplification des outils permettra de redonner du temps aux professionnels pour être aux côtés de leurs patients et non devant leur écran. Néanmoins, le représentant de l’Insi se montre sceptique sur la faisabilité d’un projet au demeurant louable dans ses intentions : « C’est un programme un peu ambitieux et de pays riche. Or, nous n’avons plus les moyens de se le permettre. A l’hôpital, nous avons déjà du mal à avoir un ordinateur pour chaque interne… »

Quelques dizaines de millions d’euros suffiront

Qu’à cela ne tienne. Dominique jure que quelques dizaines de millions d’euros d’investis par l’État suffiront pour porter sur les fonts baptismaux le futur Espace numérique de santé et que le cahier des charges présidant à sa conception sera bouclé d’ici la fin de l’année. On attend de voir.

Synthèse par Alexandre Terrini.

 

1 – Etat civil, équipe de soins, directives anticipées…

2- Son carnet de vaccination, son DMP, ses constantes, ses ordonnances

3- Agenda de santé interfacé avec les solutions d’agenda grand public

4 – Sa messagerie de santé, ses outils de télémédecine, ses notifications et alertes, les signalements, évaluations et avis, ses participations à des études cliniques et enfin, le dispositif de signature électronique.


Débat organisé et animé par Philippe Leduc (LDC Santé), Pascal Maurel (Ortus) et Renaud Degas (La Veille des acteurs de la Santé – Presse Infos +) au Restaurant Opéra.

En partenariat avec Le Groupe Pasteur Mutualité, Groupe Point Vision, MSD, Carte blanche, Qare, et BVA.


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