Agnès Buzyn, la main, le gant, le fer et le velours

Synthèse  par Alexandre Terrini – La ministre de la Santé était, le 15 décembre, à Paris, l’invitée des Contrepoints de la santé, un petit-déjeuner débat organisé par Pascal Maurel, Philippe Leduc et Renaud Degas. Avec une interrogation comme fil rouge des débats : comment transformer le système de santé ? La ministre a décliné son plan de bataille. Et, pas de doute, elle a la volonté de conquérir son monde, entre douceur et fermeté.

 


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BVA-Les Contrepoints de la Santé

 

Un style qui fonctionne pour l’instant

Elle a tout pour plaire et a, pour l’instant réussi, ses premiers pas de ministre de la Santé. Son parcours, qui la légitime, autant que la manière dont elle s’est appropriée ses fonctions à la tête du ministère, forgent sa popularité malgré un certain nombre de propos non consensuels. Son secret ? « Je parle vrai, confie Agnès Buzyn. Je dis ce que je pense sans violence mais avec bienveillance pour que l’on ait un constat partagé, que les problèmes soient posés sur la table et que l’on arrive à les résoudre ensemble. Je fais confiance aux professionnels de santé et au système de santé pour se transformer. Je connais suffisamment le métier de chacun pour pouvoir le faire. J’ai trouvé un paysage de la santé très fracturé et en rébellion. J’essaye de l’apaiser et de montrer qu’il y a de la place pour tout le monde. Pour l’instant, je n’ai aucune déception. »

 

Se transformer ou prendre le mur collectivement

Madame la ministre entend bien préserver les fondamentaux qui forgent une partie de notre identité. « La solidarité est pour moi le levier de la cohésion sociale, insiste-t-elle. La France a des acquis et des atouts extraordinaires dans le champ de la solidarité. C’est une richesse collective immense et il faut la protéger. Il faut préserver cette cohésion sociale à la française même si elle reste à améliorer pour que les jeunes générations puissent en profiter comme nous en avons profité. » Et, mutatis mutandis, il y a urgence : « Le système a été pensé pour des maladies aiguës et pour des populations qui mouraient jeunes. Or, toute notre société a changé. Soit l’on décide de s’y atteler maintenant en posant réellement les problèmes et les enjeux sur la table et en discutant tous ensemble pour trouver des voies de sortie, soit nous irons dans le mur collectivement. J’ai une idée claire de ce qu’il faut faire. » En particulier de « ramener le rationnel scientifique dans le débat publique », un impératif qui préside à la politique vaccinale du Gouvernement.

 

Prévenir pour guérir le système

« Nous avons le vrai virage de la prévention à prendre. C’est le défaut majeur de notre système de santé », martèle le successeur de Marisol Touraine qui a fait de cet axiome l’un des socles de sa Stratégie nationale de santé (SNS). En effet, « c’est un enjeu de correction des inégalités et de solidarité. Ceux qui souffrent le plus aujourd’hui des inégalités de santé sont les personnes les plus vulnérables qui n’accèdent pas à l’information sur la prévention et ont des comportements ou sont dans des environnements les moins favorables à la santé. »

 

Faire quand il le faut et mieux

Deuxième antienne ministérielle, la pertinence et la qualité des soins à la solde d’un système de santé jugé aujourd’hui « efficace mais pas forcément efficient ». Avec, à la clef, son lot pléthorique de gabegies si dispendieuses en moyens humains mais aussi sonnants et trébuchants. Là, il importe de changer non pas tant le discours que la méthode : « Pendant des années, on a considéré la qualité de soins comme la qualité des process. On a très peu avancé sur le sujet de la pertinence des actes et des parcours. Je veux que la pertinence soit évaluée car un grand nombre d’actes sont inutiles et redondants. Cela nécessite des recommandations claires sur les bonnes pratiques suivies d’indicateurs qui permettront aux professionnels d’évaluer la qualité des parcours proposés. »

 

Libérer les énergies

Pour cela, le mieux est de ne pas brider les acteurs de terrain. C’est tout le sens de l’article 35 du Projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS), lequel autorise les expérimentations d’organisations innovantes entre professionnels de santé mais également les tarifications novatrices. Et, promis, juré, les pouvoirs publics ne feront pas office de vigie rétrograde et frileuse : « Que les professionnels écrivent des projets et mon rôle sera de faciliter leur mise en œuvre sur le terrain », s’engage Agnès Buzyn. De même, « les Agences régionales de santé (ARS) devront être en accompagnement et en évaluation a posteriori et non pas en contrôle a priori ».

 

La T2A, ni alpha ni oméga

La révolution promise ne s’arrêtera pas aux portes de l’hôpital, avec deux leitmotivs : « garder un maillage territorial » et « aller vers une gradation des soins ». En clair, redistribuer les rôles en bonne intelligence. « On ne va pas faire toutes les activités dans tous les hôpitaux de proximité, assure Agnès Buzyn. Or, la T2A impose de garder ses malades pour faire de l’activité. Il n’y a aucun incitatif pour les transférer en vue d’une meilleure prise en charge et d’accéder à d’autres plateaux techniques. Ce n’est pas vertueux. La T2A ne rétribue que l’activité même quand elle ne sert à rien. Elle ne peut plus être l’unique mode de financement des hôpitaux. » CQFD. C’est pourquoi « la T2A doit être accompagnée d’autres financements qui favorisent les parcours gradués, la qualité, la sécurité et la pertinence des soins ». Le changement de paradigme est en route : « On a laissé l’hôpital progressivement se dégrader et laissé penser aux professionnels de santé qui travaillent à l’hôpital qu’ils doivent être rentables. Ce qui n’est pas faux mais pas suffisant. »

 

Jouer collectivement coûte que coûte

Décloisonner l’hôpital et la ville, la belle affaire… jamais conclue. Pour qu’enfin le serpent de mer ne soit plus fantasmagorique, il convient non pas de créer de nouvelles structures, agences ou autres mais des « tarifications vertueuses de parcours ou des forfaits de soins qui prennent en compte la qualité et la pertinence ».

Quant au virage ambulatoire vers la ville pour mettre fin à un hospitalo-centrisme congénital, il ne repose pas exclusivement sur les épaules déjà pressurisées des professionnels de santé libéraux. « Je ne veux pas que les médecins libéraux aient la sensation qu’à l’échelon individuel, chacun dans son cabinet soit en responsabilité de tout ça, rassure la ministre. Ce que l’on doit donner à la médecine libérale, ce sont des outils et des organisations adaptées pour répondre aux enjeux de prévention et des maladies chroniques afin de travailler avec d’autres professionnels, de mieux s’organiser et de se répartir les tâches notamment dans certains territoires. » Ce qui passe par la valorisation de la coordination de soins ainsi que par les Contrats locaux de santé quand il s’agit d’éradiquer les déserts médicaux. Là encore, la manière de faire est la même pour lutter contre les inégalités territoriales d’accès à la santé : faire s’assoir, autour de la table, ARS, élus locaux et professionnels de santé.

 

Quoi dans le panier ?

Le reste à charge zéro pour le dentaire, l’optique et les prothèses auditives, c’est une pas très mince affaire de 4,4 milliards d’euros mais également une promesse électorale du candidat Macron. Aux yeux du ministère, il importe de distinguer chacun de ces trois dossiers tant leurs spécificités l’emportent sur leurs dénominateurs communs. Pour ce qui est de l’audioprothèse et des lunettes, on en est encore à la phase de « décryptage de la chaîne de valeurs pour déterminer où l’on peut faire des économies ou pas ».

En revanche, en matière dentaire, s’est félicitée Agnès Buzyn, « nous avons bien avancé avec les chirurgiens-dentistes sur la revalorisation des actes de prévention et le prix des prothèses. Le travail est cours et je pense que nous allons arriver à un panier de soins remboursables à 100 % par le régime obligatoire et les complémentaires. L’identification du panier de soins est en train d’être finalisée dans le cadre des négociations conventionnelles. C’est en effet la première étape : savoir ce qui doit être remboursé, car tout ne doit pas l’être, afin d’arriver à un panier de soins nécessaires et de qualité et non pas bas de gamme. »

Pour ne pas faire bégayer l’Histoire sociale de notre pays : « Le système de santé tel qu’il est organisé aujourd’hui n’est plus au rendez-vous des Français et de ce qu’on leur doit. Ils cotisent à la Sécurité sociale mais, à l’arrivée, ils n’ont pas le service rendu attendu. »

 


Les Contrepoints de la Santé, petits déjeuners-débats organisés et animés par Philippe Leduc, Pascal Maurel (Ortus) et Renaud Degas (La Veille des acteurs de la Santé – Presse Infos+) à Paris, au Restaurant Opéra du Palais Garnier.

Les Contrepoints de la Santé du 15 décembre 2017 ont été organisés avec le soutien du Groupe Pasteur Mutualité, du Groupe Point Vision, de MSD, de Carte blanche et de BVA.


 

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