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Infox en santé - 4 novembre 2026

#5 > Laurent Cordonier : « Le danger de la désinformation en santé ne vient pas seulement des réseaux sociaux »

Pourquoi certaines fausses informations en santé nous paraissent-elles crédibles ? Comment lutter contre leur propagation sans renforcer la méfiance ? Laurent Cordonier, directeur de la recherche de la Fondation Descartes et spécialiste des mécanismes de désinformation, décrypte les ressorts de la vulnérabilité face à ce phénomène et alerte sur un risque encore trop peu pris en compte : la légitimation de pratiques non éprouvées au sein même des institutions de santé.

Propos recueillis par Nathalie Ratel, journaliste et responsable éditorial de la Veille Acteurs de Santé

 

Existe-t-il un profil type de personnes qui croient aux fake news en santé ?

Laurent Cordonier : Nous sommes tous susceptibles de croire à de fausses informations en santé, car nous ne disposons pas individuellement de connaissances suffisantes pour systématiquement distinguer le vrai du faux. Mais la recherche a identifié plusieurs facteurs de vulnérabilité, parmi lesquels nos habitudes d’information. En France, indépendamment de l’âge, du genre, du diplôme ou des revenus, les personnes qui s’informent davantage sur les réseaux sociaux que par les médias traditionnels sont plus susceptibles de croire à de fausses affirmations sur la santé, parce qu’elles ont statistiquement plus de chances d’en rencontrer. Et plus nous y sommes exposés, plus la probabilité d’adhérer à certaines d’entre elles augmente.

Cela ne signifie pas que les médias traditionnels sont irréprochables. On voit régulièrement, par exemple, des articles et reportages consacrés aux régimes « détox », dont les prétendus bienfaits ne reposent sur aucune preuve scientifique. Pendant la crise du Covid, certains ont aussi relayé trop rapidement les affirmations du professeur Didier Raoult, sans attendre que la recherche les vérifie.

 

Pourquoi certaines fausses informations nous paraissent-elles crédibles ?

L.C. : Nous avons tendance à accepter plus facilement une information lorsqu’elle correspond à ce que nous croyons déjà savoir du monde. À l’inverse, une affirmation qui contredit nos connaissances a moins de chances de nous convaincre. C’est pourquoi une bonne connaissance du fonctionnement du corps humain constitue une protection contre la désinformation en santé. Une étude que nous avons menée dans huit pays européens montre par ailleurs que l’adhésion aux pratiques de soins non conventionnelles est le facteur le plus fortement associé à la difficulté de distinguer le vrai du faux dans ce domaine. Certaines de ces pratiques reposent en effet sur des représentations faisant appel aux énergies, aux chakras ou d’autres mécanismes incompatibles avec les connaissances établies en biologie et en médecine. Les personnes qui y adhèrent peuvent donc être plus enclines à croire de nouvelles affirmations erronées s’inscrivant dans le même système de croyances.

 

La défiance envers la médecine joue-t-elle un rôle dans l’adhésion aux fake news ? Est-elle une cause ou une conséquence ?

L.C. : Les études montrent très clairement qu’une moindre confiance dans la médecine, les médecins ou les scientifiques est associée à une plus forte adhésion aux fausses informations en santé. Mais il est difficile d’établir le sens de la causalité. Les deux phénomènes peuvent se renforcer mutuellement. En outre, une personne qui se méfie de la médecine conventionnelle peut se tourner vers des pratiques alternatives, qui peuvent à leur tour accentuer sa défiance et favoriser l’adhésion à de nouvelles croyances erronées, voire à des théories du complot. Il faut toutefois rappeler qu’en France, la confiance dans les médecins reste très élevée et que les personnes qui s’informent davantage sur la santé auprès de leur médecin adhèrent moins aux fausses informations.

 

Comment expliquer que certaines personnes perdent confiance dans le système de santé ?

L.C. : Les raisons sont multiples. Nous avons notamment observé que des expériences médicales négatives, vécues personnellement ou par des proches, peuvent susciter une défiance envers le système de soins. Celle-ci peut aussi s’inscrire dans une méfiance plus générale envers les institutions. Le risque est alors que ces personnes se tournent vers des sources alternatives d’information, qui peuvent progressivement les éloigner des connaissances médicales établies.

 

Les mécanismes de désinformation en santé ont-ils évolué ces dernières années ?

L.C. : Les mécanismes fondamentaux restent les mêmes : diffusion de messages anxiogènes, remise en cause des connaissances scientifiques ou suggestion de l’existence de complots. En revanche, durant la pandémie de Covid-19, nous avons vu émerger en France une communauté de désinformateurs en santé, parfois issus du monde médical, qui ont acquis une large audience sur les réseaux sociaux. Ils ont notamment exploité le mécontentement suscité par certaines mesures sanitaires, comme les confinements ou la fermeture des écoles. Cela illustre un mécanisme psychologique appelé croyance motivée : lorsque nous sommes opposés à une mesure, nous sommes plus enclins à écouter ceux qui la jugent inutile ou injustifiée, et à croire les informations qui semblent leur donner raison, même si la grande majorité des scientifiques affirme le contraire.

 

La pandémie a-t-elle aggravé la défiance envers la médecine ou, par exemple, la vaccination ?

L.C. : Il faut rester prudent. Je n’ai pas connaissance d’études permettant de comparer précisément la défiance médicale avant et après le Covid. En revanche, contrairement aux craintes, nous n’avons pas observé en France de hausse générale de l’hésitation vaccinale comparable à celle qui avait suivi la pandémie de grippe H1N1 en 2009. Les données disponibles suggèrent même plutôt l’inverse. Nous sommes probablement victimes d’un effet de miroir déformant des réseaux sociaux : les personnes les plus contestataires y sont très visibles, donnant l’impression que leurs opinions sont largement partagées. Or cette visibilité ne reflète pas nécessairement l’opinion générale.

 

Vous évoquiez aussi l’enjeu de mieux former la population à la démarche scientifique…

L.C. : Absolument. La culture scientifique reste insuffisante en France. Pendant la pandémie, le public a découvert des notions comme les prépublications ou les études en double aveugle. Or elles sont essentielles. Sans faire de chacun un scientifique, il faut donner à tous les clés pour comprendre comment s’établit une preuve, pourquoi les connaissances évoluent et comment évaluer la fiabilité d’une information. Nous manquons aussi de journalistes spécialisés dans les sciences.

 

Les personnes qui adhèrent à de fausses informations sont-elles imperméables aux faits ?

L.C. : Personne n’est totalement imperméable aux faits. Tout dépend souvent de la confiance accordée à celui qui les présente. Une personne qui se méfie des médias traditionnels risque ainsi de rejeter d’emblée un article de fact-checking publié par l’un d’eux, par exemple.

 

Le fact-checking reste-t-il efficace ?

L.C. : Oui, les études le montrent : une fausse information accompagnée d’un démenti a, en moyenne, moins de chances d’être crue. Mais le fact-checking comporte un risque : donner de la visibilité à une fausse information jusque-là peu diffusée. Avec le temps, certaines personnes peuvent aussi retenir l’affirmation erronée sans se souvenir qu’elles l’ont découverte dans un article qui la démentait. Les médias ont donc tout intérêt à faire preuve de discernement et s’intéresser prioritairement à la vérification des fausses informations qui ont déjà largement circulé.

 

Quant aux professionnels de santé, quel rôle peuvent-ils jouer ?

L.C. : En France, ils bénéficient encore, comme je l’évoquais, d’une forte confiance et sont des relais clé d’informations fiables. En revanche, deux points m’inquiètent. D’abord, la dégradation des conditions d’exercice : la pénurie de praticiens et le manque de temps qu’ils peuvent consacrer aux patients risquent de fragiliser cette confiance, au profit notamment des pratiques de soins non conventionnelles, qui mettent en avant l’écoute et l’accompagnement. Ensuite, le manque, parfois, d’adhésion des soignants eux-mêmes aux recommandations scientifiques, notamment en matière de vaccination. C’est un sujet important, car un professionnel de santé qui n’est pas lui-même convaincu du bien-fondé d’une vaccination risque de ne pas la promouvoir, ou de le faire sans conviction.

 

Vous alertez également sur la place croissante des pratiques de soins non conventionnelles à l’hôpital. Pourquoi est-ce un enjeu de désinformation ?

L.C. : C’est probablement ce qui m’inquiète le plus. Lorsqu’une pratique est proposée à l’hôpital ou fait l’objet d’un diplôme universitaire, les patients peuvent légitimement penser que son efficacité est démontrée. Or ce n’est pas toujours le cas. On voit par exemple des reportages sur des « coupeurs de feu » intervenant parfois à l’hôpital, ce qui peut laisser croire à une validation scientifique. Les institutions de santé ont une responsabilité particulière : elles ne doivent pas, par leur caution, contribuer à diffuser des croyances infondées, d’autant qu’elles bénéficient d’une forte confiance des citoyens.

 

Enfin, les dérives observées aux États-Unis montrent que la désinformation peut aussi venir des autorités sanitaires…

L.C. : Oui, et c’est un risque majeur. Sous Donald Trump, des discours autrefois cantonnés aux sphères complotistes sont désormais relayés par des canaux officiels, notamment sur la vaccination. Nous n’en sommes heureusement pas là en France, mais rien ne garantit que nous soyons à l’abri. La lutte contre la désinformation ne peut donc se limiter aux réseaux sociaux : elle exige aussi de préserver la rigueur scientifique et la crédibilité des institutions sanitaires.

 


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