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Système de santé - 23 octobre 2026

Pr Mathieu Molimard : « La désinformation en santé est un véritable enjeu de démocratie. »

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Ancien chef du service de pharmacologie médicale du CHU de Bordeaux et coauteur du rapport national sur la désinformation en santé remis le 12 janvier 2026, le Pr Mathieu Molimard alerte sur les conséquences sanitaires, scientifiques et démocratiques de la circulation des fausses informations. Il plaide également pour une réponse qui ne se limite pas à la communication institutionnelle, mais associe information scientifique indépendante, dispositifs de signalement, formation à la communication médiatique et protection des chercheurs, mais aussi application effective des règles existantes.

Propos recueillis par Nathalie Ratel, journaliste, responsable éditorial de La Veille Acteurs de santé

 

 

Le rapport que vous avez coécrit et remis en janvier dernier dresse un constat préoccupant sur la désinformation en santé. Que sait-on réellement aujourd’hui de l’ampleur de ce phénomène en France ?

Pr Mathieu Molimard : Dans le domaine de la santé, certaines estimations suggèrent que 43 % des Français ont pu prendre de mauvaises décisions en raison de la désinformation. La majorité de la population aurait également été exposée à de fausses informations. Ces chiffres sont à interpréter avec prudence et leur précision mériterait d’être affinée, mais la tendance est claire : la désinformation en santé est très présente, sur les réseaux sociaux comme, dans une certaine mesure, dans les médias généralistes.

 

La santé semble être un sujet particulièrement propice à la désinformation…

Pr M.M. : En effet, parce qu’elle touche à ce que nous avons de plus essentiel. Lorsqu’une personne est confrontée à un cancer, à une maladie chronique, à des douleurs persistantes ou à une pandémie, elle est dans une situation de vulnérabilité. Elle cherche des réponses, des solutions, parfois un espoir auquel se raccrocher. C’est précisément sur ces émotions que jouent les désinformateurs. Ils proposent des explications simples, des certitudes, des solutions présentées comme miraculeuses, alors même que la réalité scientifique est souvent complexe.

 

Plusieurs phénomènes sont d’ailleurs à l’œuvre, qui amplifient la portée de ces messages…

Pr M.M. : La désinformation suppose en effet une intention de tromper, généralement avec un intérêt économique ou politique. La mésinformation correspond, elle, à la diffusion de contenus faux sans intention de nuire, par exemple lorsqu’une personne relaie une rumeur sans en vérifier la source. Enfin, la malinformation consiste à utiliser des informations réelles, mais sorties de leur contexte ou présentées de manière tronquée, dans le but de nuire.

 

La désinformation est-elle devenue une véritable activité organisée ?

Pr M.M. : Oui, et c’est un aspect absolument essentiel du problème. Elle peut rapporter beaucoup d’argent à travers les dons, les ventes de livres, les audiences générées sur les plateformes numériques ou d’autres activités. Les producteurs de désinformation savent parfaitement mobiliser les émotions et entretiennent un discours selon lequel ils seraient les seuls à défendre la population contre des institutions qui lui mentiraient. Cela permet de fidéliser leur audience, de solliciter des financements et de renforcer leur influence. Au-delà, il existe également des enjeux géopolitiques. Des opérations d’influence, à travers des créateurs de contenus rémunérés, sont parfois menées pour promouvoir ou discréditer certains discours, certaines pratiques ou certains produits, par exemple. La désinformation en santé peut ainsi devenir un instrument de déstabilisation.

 

La crise Covid a-t-elle amplifié ce phénomène ?

Pr M.M. : Elle a surtout montré que les conséquences de la désinformation dépassent très largement les seules décisions médicales. Nous avons tous vu des familles se diviser sur la vaccination ou l’hydroxychloroquine. À partir du moment où les citoyens ne partagent plus les mêmes faits, où les croyances sont mises sur le même plan que les connaissances scientifiques, le dialogue devient extrêmement difficile. Ce n’est plus seulement la santé individuelle ou la santé publique qui sont menacées. C’est aussi notre capacité à vivre ensemble et, à terme, notre fonctionnement démocratique.

 

Face à ces réseaux organisés, les scientifiques semblent souvent bien en peine. Quel est le rapport de force ?

Pr M.M. : Il est profondément déséquilibré. D’un côté, vous avez des acteurs très organisés, dotés de financements, de communicants, d’avocats et de relais sur les réseaux sociaux. De l’autre, vous avez des scientifiques souvent peu préparés à la communication médiatique, sans moyens spécifiques et personnellement exposés. J’ai moi-même fait l’objet de nombreuses mises en demeure et procédures judiciaires. Je bénéficie heureusement de la protection fonctionnelle de mon université lorsque je m’exprime dans mon domaine d’expertise. D’autres scientifiques ont dû assurer eux-mêmes leur défense et engager des sommes importantes sur leurs fonds personnels. Ces procédures mobilisent du temps, de l’argent et de l’énergie, et peuvent dissuader de prendre publiquement la parole. On ne peut pas demander aux chercheurs ou aux professionnels de santé de défendre les connaissances établies sans les protéger lorsqu’ils sont harcelés ou poursuivis pour l’avoir fait. Il faut aussi agir face aux pratiques qui mettent directement les patients en danger : essais cliniques sans autorisation, incitation à abandonner des traitements éprouvés au profit de solutions non validées… Les institutions compétentes doivent intervenir et les sanctions prévues être effectivement appliquées.

 

Votre rapport, remis en janvier, devait contribuer à structurer une riposte nationale. Neuf mois plus tard, quel regard portez-vous sur les suites qui lui ont été données ?

Pr M.M. : La lutte contre la désinformation reste encore, aujourd’hui, trop souvent réduite à un enjeu de communication. C’est pourtant aussi une question de santé publique, d’éducation, de formation, d’organisation de l’information scientifique et de justice. Lors des premières réflexions sur l’Observatoire de la désinformation en santé, l’une des grandes annonces faites après la remise de nos travaux, j’ai été frappé par la place prépondérante des communicants par rapport aux scientifiques. Depuis, nous n’avons pas été associés aux discussions sur son fonctionnement, ses missions ou ses critères de sélection des sources. Sa création, annoncée officiellement le 21 octobre, ne s’accompagne pas non plus d’une enveloppe financière spécifique hormis un ETP de communicant, et le budget de Santé.fr, outil central du dispositif, a même été amputé. Au-delà de l’affichage, il faut des moyens, une organisation et des actions concrètes pour protéger la population.

 

Dans le rapport, vous prôniez d’ailleurs, plutôt qu’un observatoire, la mise en place d’un véritable système d’« infovigilance », sur le modèle des dispositifs de vigilance qui existent déjà dans d’autres domaines de la santé…

Pr M.M. : Oui. Aujourd’hui, lorsqu’un professionnel constate qu’un patient a pris une mauvaise décision sous l’influence de la désinformation, il ne sait pas toujours à qui le signaler. Prenons un patient atteint d’un cancer qui interrompt son immunothérapie au profit d’une prétendue solution alternative. À qui signaler ce cas ? Qui en analyse les conséquences et organise la réponse ? Il manque aujourd’hui un dispositif national clairement identifié pour centraliser ces signalements, détecter les phénomènes émergents et réagir rapidement. Les agences sanitaires assurent déjà une partie de cette surveillance, mais leurs informations restent insuffisamment partagées.

 

Le 21 octobre, le ministère a, outre l’observatoire, annoncé le lancement d’un dispositif de vigilance et de riposte face à la désinformation en santé (¹). Que pensez-vous de cette approche ? Est-elle à la hauteur des enjeux ?

Pr M.M. : Face au volume de désinformation en santé, la réponse ne peut pas reposer uniquement sur la vérification et le démenti de chaque fausse information. Il faut agir en amont, en identifiant et en valorisant les sources qui respectent des méthodes rigoureuses de production de l’information.

 

Vous proposez ainsi de créer un véritable service public de l’information en santé. Comment fonctionnerait-il ?

Pr M.M. : La France produit énormément d’informations de qualité, grâce aux agences sanitaires, aux sociétés savantes, aux universités, aux CHU, à l’Inserm ou encore aux professionnels de santé. Mais ces ressources restent dispersées et parfois difficiles d’accès. Nous proposons donc de créer un grand entrepôt de connaissances réunissant des sources fiables et diversifiées, sélectionnées selon des critères transparents. L’objectif n’est pas de faire valider chaque information par une autorité centrale, mais d’évaluer la manière dont elle est produite. C’est le principe de notre « Info-Score Santé » : vérifier l’expertise des auteurs, la qualité des sources, la rigueur méthodologique, la déclaration des liens d’intérêts et le caractère vérifiable des affirmations. Cette base pourrait aussi alimenter des outils d’intelligence artificielle pour faciliter l’accès à une information documentée. À une condition essentielle : garantir son indépendance vis-à-vis du pouvoir politique et des priorités de communication des ministères.

 

L’IA peut-elle combattre la désinformation, alors qu’elle est elle-même susceptible de relayer des informations erronées ?

Pr M.M. : C’est toute la difficulté. Les IA génératives peuvent être très utiles, mais aussi relayer des affirmations fausses lorsqu’elles bénéficient d’une forte exposition médiatique, même sans preuves scientifiques solides. J’ai notamment été frappé par la manière dont certaines IA ont repris l’affirmation d’un lien entre paracétamol et autisme après des déclarations politiques très relayées. Cela montre l’importance de la qualité des informations sur lesquelles ces outils s’appuient.

 

Quelle responsabilité les médias ont-ils dans le traitement des controverses scientifiques ?

Pr M.M. : Il faut renforcer la place des journalistes scientifiques dans les rédactions. Leur expertise est essentielle pour contextualiser les résultats, évaluer les niveaux de preuve et éviter que les logiques d’audience ou l’émotion prennent le pas sur l’analyse. Il faut aussi cesser de mettre sur un pied d’égalité une simple opinion et un résultat scientifique solidement établi. Le pluralisme est indispensable au débat démocratique, mais toutes les affirmations ne se valent pas scientifiquement.

 

Comment restaurer la confiance envers les autorités sanitaires et la parole scientifique ?

Pr M.M. : D’abord, en disant la vérité, même lorsqu’elle dérange, et en reconnaissant les incertitudes. Il faut aussi distinguer clairement les rôles : le scientifique établit les faits, évalue les bénéfices et les risques ; le politique prend les décisions et les assume. Le problème survient lorsque les connaissances scientifiques sont présentées de manière orientée pour justifier des choix politiques. Pendant le Covid, il aurait mieux valu reconnaître les difficultés d’approvisionnement en masques plutôt que de laisser entendre qu’ils étaient inutiles, par exemple. De même, freiner une campagne de prévention sur les risques de l’alcool pour des raisons économiques ou politiques brouille la frontière entre science et décision publique.

 

Quel rôle les professionnels de santé peuvent-ils jouer face à la désinformation ?

Pr M.M. : Leur rôle est central pour écouter les patients, remettre les informations en perspective et prévenir les décisions dangereuses. Encore faut-il leur en donner les moyens, notamment en les formant à la communication scientifique. Savoir interpréter des données ne signifie pas forcément savoir les expliquer à des patients inquiets ou convaincus par de fausses informations. Il faut aussi apprendre à chacun à rester dans son domaine de compétence : être médecin ou professeur ne rend pas expert de tous les sujets de santé. Enfin, développer la culture scientifique et la littératie en santé de la population est essentiel pour la rendre moins vulnérable aux discours trompeurs.

 

Les difficultés d’accès aux soins favorisent-elles la désinformation et le recours à des pratiques non éprouvées ?

Pr M.M. : C’est un facteur important. Lorsqu’un patient ne trouve pas de médecin ou attend longtemps une prise en charge, il peut se tourner vers des personnes qui lui promettent des solutions. Certaines pratiques entretiennent une confusion entre soins, bien-être et prétendues thérapies. Dans certains territoires, des praticiens sans qualification médicale reconnue sont parfois plus accessibles qu’un médecin et exercent dans des lieux ressemblant à des structures de soins, ce qui peut induire les patients en erreur.

 

Enfin, quel message adresseriez-vous aux acteurs de santé face à la désinformation ?

Pr M.M. : Il ne faut pas avoir peur, mais rester vigilant. Personne n’est à l’abri de la désinformation. Deux signaux doivent alerter. D’abord, l’émotion : lorsqu’une information suscite immédiatement peur, colère ou indignation, il faut prendre le temps d’en vérifier les sources. Ensuite, les intérêts de celui qui la diffuse : cherche-t-il à vendre un produit, une méthode ou une prétendue thérapie ? Cela ne rend pas nécessairement son discours faux, mais appelle à la prudence.

La désinformation ne disparaîtra pas du jour au lendemain. Ses acteurs sont organisés, disposent de moyens et savent exploiter les crises. Nous devons donc renforcer collectivement notre esprit critique et notre capacité de réponse. La priorité est de remettre les faits scientifiques au cœur du débat, de rendre l’information fiable accessible à tous et de donner à ceux qui la défendent les moyens d’agir.

(1) Ce dispositif repose sur une communauté d’acteurs publics (ministère, agences régionales de santé, institut de recherche) chargés de détecter les signaux faibles de désinformation circulant sur les réseaux sociaux ou constatés sur le terrain. « Les informations détectées seront évaluées selon leur dangerosité, avec l’appui d’experts scientifiques indépendants chargés de produire des réponses fondées sur les connaissances scientifiques », précise le ministère de la Santé. Des contenus de décryptage seront ensuite diffusés sur Santé.fr et les réseaux sociaux, notamment via un nouveau compte TikTok, « Le CheckUp ». Le ministère pourra également intervenir directement en commentaire sous certaines publications virales.

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