À l’occasion des Contrepoints de la santé du 27 mai 2026, le Pr Didier Lepelletier, directeur général de la Santé, a détaillé les enjeux prioritaires de la santé publique en France. De la gestion des épidémies émergentes aux vagues de canicule, en passant par le dépistage du cancer du poumon et la prévention des addictions, il souligne l’importance d’une organisation anticipative, structurée et centrée sur l’évaluation de l’impact des politiques publiques.
Synthèse par la rédaction de La Veille Acteurs de santé
Gestion des épidémies : vigilance et coordination
Interrogé par Renaud Degas et Pascal Maurel, le Pr Lepelletier a fait un point à date des crises sanitaires actuelles, notamment les virus émergents et Ebola. Il a rappelé que la France surveille étroitement la 17e épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo. Il est revenu plus longuement sur les cas d’“Hantavirus Andes”, rare virus sud-américain à transmission interhumaine.
Pour ces maladies, il n’existe ni traitement ni vaccin, ce qui rend la prévention et la quarantaine rigoureuse cruciales.
Le directeur général revient sur l’approche maximaliste adoptée pour limiter la transmission : isolement strict des cas contacts, hospitalisation en centres spécialisés, dépistages PCR répétés et coordination interrégionale. La France s’aligne ainsi sur les meilleures pratiques européennes tout en tenant compte des différences locales dans la gestion des épidémies. Le Pr Lepelletier insiste sur la modélisation prospective et l’interministérialité, impliquant Affaires étrangères, Intérieur et OMS, pour une gestion globale et rapide des crises sanitaires.
La canicule : protéger les populations vulnérables
L’épisode des vagues de chaleur figure également parmi les priorités de la DGS. Le Pr Lepelletier explique que les bulletins météorologiques sont suivis quotidiennement et servent à anticiper les alertes, avec diffusion des messages de prévention aux publics fragiles (personnes âgées, nourrissons). La DGS transmet ces recommandations aux agences régionales de santé pour une mise en œuvre locale. Santé publique France évalue ensuite les impacts sanitaires via les excès de mortalité et les données de suivi post-événement. Cette approche proactive vise à réduire les conséquences des canicules.
Organisation de la DGS : anticiper pour mieux agir
Face à la multiplication des crises sanitaires et aux tensions internationales pouvant affecter l’approvisionnement en produits de santé, la DGS s’organise autour de trois axes : santé des populations, politiques de médicaments et dispositifs médicaux, affaires internationales. Le centre de crise sanitaire, créé après la pandémie de Covid, comprend un pôle opérationnel pour les alertes, un pôle stratégique pour l’anticipation et un pôle d’exercices grandeur nature, comme Orion 26, simulant des flux massifs de blessés en situation de conflit.
Le Pr Lepelletier évoque la nécessité de préparer chaque scénario pour assurer une réponse efficace et coordonnée. Le recentrage de Santé publique France sur ses missions de veille épidémiologique et l’intégration des réserves sanitaires et des stocks stratégiques au sein de la DGS s’inscrit dans cette logique de rationalisation et de réactivité.
Dépistage du cancer du poumon : projet Impulsion et IA
Le Pr Marie-Pierre Revel, membre de la Société française de radiologie (SFR) et vice-présidente de la Société européenne de radiologie (ESR), met en lumière auprès du Pr Lepelletier le programme Impulsion qui vise à mettre en place un dépistage organisé du cancer du poumon sur cinq régions pilotes avant une extension nationale. Plus de 1 370 radiologues ont été formés et 168 centres labellisés pour inclure 20 000 participants. L’usage de l’intelligence artificielle est central, servant de “deuxième lecteur” pour faciliter le dépistage à grande échelle et améliorer la précision.
Le Pr Revel pointe également l’importance d’accompagner les participants avec des mesures de sevrage tabagique, afin de viser une génération sans tabac d’ici 2032. Le financement et la structuration des équipes sont des étapes clés pour le déploiement national, qui dépendra de l’acceptabilité sociale et de la disponibilité des professionnels de santé formés à l’IA.
Addictions : repérage précoce et prévention
Dans le domaine de l’addictologie, le Dr Nicolas Cabé, MCU-PH en psychiatrie et addictologie et de l’Université et du CHU Caen Normandie, aborde auprès du DGS le poids des addictions sur la santé publique : 75 000 décès liés au tabac et 41 000 à l’alcool chaque année, sans compter les drogues illicites. Il insiste sur la nécessité de repérer précocement les populations à risque, notamment les adolescents, et d’accompagner les patients dans des parcours adaptés, prenant en compte les atteintes cognitives et cérébrales associées.
Le Dr Nicolas Cabé promeut le développement des compétences psychosociales et la création de nouveaux métiers de médiation et de prévention pour renforcer l’efficacité des politiques publiques, en intégrant la prévention dès l’école et tout au long de la vie.
Santé publique : financer l’innovation et l’évaluation
Le Pr Lepelletier souligne le déficit d’évaluation des politiques publiques en France. Pour améliorer l’efficacité des mesures, il plaide pour un financement ciblé de l’innovation, qu’il s’agisse de programmes de dépistage, d’addictologie ou d’utilisation de l’IA pour mesurer l’impact des interventions. L’objectif est de créer des indicateurs dès la conception des politiques pour évaluer leur efficacité réelle et ajuster les actions en conséquence.
Ainsi, la DGS entend combiner anticipation, évaluation et déploiement pour que les investissements en santé publique soient perçus comme des gains à long terme plutôt que comme des coûts immédiats.
L’entretien avec le Pr Didier Lepelletier de ce 27 mai illustre une vision stratégique de la santé publique : face à un monde complexe et incertain, il faut anticiper les crises, structurer les interventions et évaluer systématiquement les résultats. Qu’il s’agisse d’épidémies, de canicules, de dépistage du cancer ou de prévention des addictions, la DGS cherche à transformer la connaissance scientifique en actions opérationnelles, tout en impliquant l’ensemble des acteurs sanitaires et en intégrant les innovations technologiques pour protéger la population française.