La Fédération nationale des infirmiers (FNI) hausse le ton. Alors que les textes réglementaires se font encore attendre et que les négociations conventionnelles entrent dans une phase décisive, son président Daniel Guillerm alerte sur un calendrier sous tension et un terrain à bout de souffle. Derrière l’urgence affichée : éviter un report des valorisations, sécuriser l’évolution du métier infirmier libéral et ne pas laisser la réforme du système de santé se faire sans les infirmiers libéraux. Au risque, prévient-il dans cette interview exclusive pour La Veille Acteurs de Santé, d’un mouvement de grande ampleur dès le printemps.
Propos recueillis par Renaud Degas
Ces derniers jours, vous avez mis une pression très forte sur les autorités pour boucler à la fois les textes réglementaires et les négociations conventionnelles. Pourquoi cette accélération ?
Daniel Guillerm – Parce que nous avons en tête un calendrier très clair. Notre objectif, c’est une entrée en vigueur de l’avenant conventionnel en cours de négociations avant la fin de l’année. Pour cela il faut une publication du décret infirmier référent et des arrêtés d’application de la Loi infirmière pour pouvoir intégrer les nouvelles mesures dans l’avenant et obtenir les valorisations liées.
Si nous ne finalisons pas cet avenant avant la fin du premier trimestre, alors, pour des raisons de délais légaux et de périodes électorales qui figent tout, les valorisations ne se feront pas avant l’année prochaine, avec tous les risques que cela comporte en période d’élection présidentielle. Or, dans le contexte actuel, nous ne pouvons pas nous permettre ce scénario.
Avez-vous peur du dérapage ?
D.G. – Nous voulons absolument éviter de rester dans une situation où tout est discuté, mais rien n’est “acté”. Nous avons besoin que les avancées obtenues de haute lutte à la suite d’années de revendications soient sécurisées cette année, parce qu’après, nous ne savons pas ce qui peut se passer, y compris sur le financement du système.
Pourquoi cette urgence est-elle si critique pour les infirmiers libéraux, concrètement ?
D.G. – Parce que cela fait deux ans que nous nous battons pour obtenir des évolutions : des revalorisations des actes AMI, sortir du “deal prix-volume”, notamment sur les actes liés aux aînés et certains actes infirmiers. On ne va pas rattraper l’inflation depuis 2009, mais il faut au moins sortir du modèle prix-volume imposé depuis presque vingt ans. Aujourd’hui, nous sommes dans une impasse : un blocage pour la profession, et un blocage pour le système.
Vous parlez de risque de colère, voire de crise sociale chez les Idel…
D.G. – Oui. Il y a une forte pression de nos consœurs et confrères, et nous percevons des signaux inquiétants. On ne peut pas faire comme si cela n’existait pas. Les défaillances de cabinets infirmiers ont augmenté de 72 %. Et le ressenti est très négatif : beaucoup ont le sentiment que d’autres professions – pharmaciens, médecins – “prennent la mise”, et que pour les infirmiers, il ne se passe rien de significatif. Les applaudissements du Covid, c’est loin. Très loin. Or aujourd’hui, ce sont les infirmiers libéraux qui prennent en charge tous les jours à leur domicile nos ainés.
Depuis quelques semaines, votre communication est de plus en plus offensive. Pourquoi cette évolution ?
D.G. – En avril, si ce n’est pas clos, ça va mal tourner. Si la négociation conventionnelle n’a pas abouti, on entrera alors dans une autre phase. Et derrière, le dialogue sera beaucoup plus compliqué. C’est pour ça que nous montons en tension dans notre communication. Et c’est entendu : nos interlocuteurs semblent l’avoir compris, ils sentent que nous nous agaçons sérieusement..
Concernant l’unité syndicale infirmière : vous cherchez à reconstituer un dialogue entre organisations ?
D.G. – Oui, j’ai essayé. J’ai écrit au Sniil et à Convergence infirmière pour proposer une réunion entre bureaux des syndicats représentatifs, à la veille de séances importantes. J’ai eu une réponse de principe positive d’un côté (NDLR – Sniil). De l’autre (Convergence), on m’a posé des conditions qui n’ont rien à voir avec le conventionnel. J’ai dit non : on est là pour les intérêts de la profession. Le reste, (les affaires de réseaux sociaux ou les querelles personnelles) ne doit pas polluer la négociation.
Vous sous-entendez que certains acteurs préfèrent rester dans une logique de rapport de force plutôt que de conclure ?
D.G. – Je dis surtout qu’aujourd’hui, on a une situation où certains annoncent qu’ils ne signeront rien sans “interroger la base”. Très bien. Mais quand, en plus, on met des conditions qui empêchent même de se parler entre organisations, on se cherche un alibi. Et pendant ce temps, le calendrier, lui, avance.
Vous insistez beaucoup sur le contexte politique et financier. Vous pensez qu’il y a un risque de bascule après 2027 ?
D.G. – Je pense qu’il y a un risque de grandes discussions sur l’avenir du financement. On voit déjà des acteurs tester des hypothèses : panier de soins, paiement à l’épisode de soins (“bundle payment”), etc. Moi, j’interroge : est-ce que ce modèle est compatible avec notre organisation, avec un système de ville, avec le virage ambulatoire ? On ne peut pas faire comme si ces débats n’existaient pas. Donc oui : cranter et acter maintenant les avancées pour notre profession, c’est se donner une base plus solide pour affronter ce qui vient.
Au-delà des tarifs, quels sont les enjeux “métier” des textes et de la convention ?
D.G. – Nous parlons en fait d’une transformation profonde de notre exercice infirmier. L’activité va muter : on aura moins d’actes invasifs et de nouvelles activités vont monter en charge. Et cela va nous obliger à réorganiser nos cabinets. Les blocages tarifaires ont progressivement transformé le paiement à l’acte en une course contrainte au volume, où faire plus, plus vite, est devenu la seule manière de s’en sortir. Mais ce modèle devient incompatible avec ce qui se met en place : temps de suivi, formalisation, dossier de soins, articulation du parcours. De plus, les progrès thérapeutiques vont avoir un impact sur la transformation de l’activité infirmière.
Vous parlez même d’une “révolution” dans les missions, avec l’idée d’infirmier référent…
D.G. – Oui, parce que nous voyons bien que la logique du système de santé (avec la prévention, l’éducation à la santé, etc.) évolue vers l’accompagnement et le suivi. Et si nous ne nous positionnons pas, d’autres le feront. Or, regardez ce qui se passe ailleurs : même les pharmaciens constatent que la démarche du “couteau suisse” a des limites, que le saupoudrage d’actes cliniques peut devenir chronophage et mal rémunéré. Tout le monde se pose les mêmes questions : quelles missions, quel modèle économique, quelle organisation ?
Justement, vous évoquez les pharmaciens. Comment sortir de cette “course à l’échalote” entre professions de ville, où chacun se bat contre les autres pour obtenir plus de missions, plus d’actes ?
D.G. – Nous avons un problème de fond : l’absence totale de définition partagée de ce qu’est un parcours de soins. Tant que nous n’aurons pas une vision pluriprofessionnelle et systémique, chacun tirera la couverture à lui. Et le pire, c’est que nous sommes tous obligés de le faire, sinon nos adhérents nous reprochent de ne pas défendre nos professions. Regardez certains débats : ils deviennent des révélateurs de tensions internes, parce que la redéfinition du premier recours engage la reconnaissance, le financement et la légitimité de chacun. Tant que nous ne réglerons pas ça collectivement, nous continuerons à faire des séminaires où tout le monde se tape dans le dos, mais dès qu’on sort de la salle, les couteaux ressortent.