Pour Olivier Toma, fondateur de l’agence Primum Non Nocere et spécialiste de la santé environnementale, le décret publié le 1er août au sujet des Agence régionale de santé (ARS) marque un véritable tournant. En confiant aux directeurs départementaux des agences régionales de santé (ARS) le pilotage de la santé environnementale, le texte donne selon lui un responsable clairement identifié à une politique qui en manquait jusqu’ici. Reste désormais à transformer cette nouvelle responsabilité en plans d’action, en indicateurs et en résultats mesurables sur les territoires. Entretien.
Interview réalisée par Renaud Degas, Directeur de la publication de La Veille Acteurs de santé et Directeur de l’agence de presse Pi+.
Pourquoi accordez-vous autant d’importance à ce décret du 1er août ?
Olivier Toma. Parce qu’il donne enfin une place structurante à la santé environnementale dans la politique de santé. Les ARS doivent désormais avoir, à l’échelle départementale, un directeur chargé de son pilotage. Et je parle bien d’un directeur, pas simplement d’un référent. Cela signifie qu’une personne disposant d’une responsabilité de direction doit piloter cette stratégie sur son territoire. Pour moi, c’est un tournant.
Qu’est-ce que cela change par rapport à la situation précédente ?
O.T. Depuis vingt ans, nous avons des plans nationaux santé-environnement, déclinés en plans régionaux, les PRSE. Mais il était difficile d’identifier clairement qui en était le pilote opérationnel. Avec ce texte, on crée un interlocuteur à l’échelle départementale. Il pourra participer au bilan des actions engagées, définir des objectifs et, je l’espère, mesurer les résultats obtenus. C’est essentiel : si l’on investit dans la santé environnementale, il faut pouvoir déterminer si cet investissement améliore effectivement la santé des populations.
Pourquoi l’échelon départemental vous paraît-il particulièrement pertinent ?
O.T. Parce que les problématiques environnementales sont territoriales. Les enjeux ne sont évidemment pas identiques dans un département très urbanisé, dans un territoire viticole exposé aux pesticides ou dans une zone confrontée à des problèmes de qualité de l’eau.
La santé environnementale doit donc être construite à partir de l’état de santé de la population et des caractéristiques de son environnement. L’intérêt de cette approche est précisément de ne pas copier-coller partout un plan national.
Que recouvre exactement cette notion de santé environnementale ?
O.T. Le champ est extrêmement vaste. Il concerne les impacts de l’environnement sur la santé humaine, mais également les impacts de nos activités sur l’environnement.
Dans un établissement de santé, par exemple, cela va de l’exposition des professionnels aux produits de chimiothérapie, aux fumées opératoires, aux gaz anesthésiques ou aux produits de nettoyage, jusqu’aux rejets médicamenteux dans l’environnement. Les deux dimensions sont intimement liées.
Le décret suffira-t-il à provoquer des changements concrets ?
O.T. Non. Il donne une impulsion et identifie des responsables, ce qui est déjà considérable. Maintenant, il faut des moyens, de la méthode, de la donnée, des objectifs chiffrés et une évaluation.
La première étape devrait être de dresser une photographie de chaque territoire : quels sont ses risques, ses spécificités, ses indicateurs de santé ? Ensuite seulement, on peut définir des priorités et construire un plan d’action. Et il faut accepter que les résultats se mesureront sur le temps long. On parle parfois d’une dizaine d’années.
Vous insistez notamment sur la santé environnementale des soignants. Pourquoi ?
O.T. Parce que nous connaissons aujourd’hui de nombreuses situations dans lesquelles des professionnels sont exposés à des risques que l’on est capable de réduire. C’est vrai en chimiothérapie, mais aussi pour les fumées opératoires, les gaz d’anesthésie ou certains produits chimiques de nettoyage.
La santé environnementale des soignants doit devenir une priorité : d’abord pour protéger leur propre santé, ensuite parce que ces professionnels ont eux-mêmes un rôle essentiel pour diffuser auprès des patients les bons gestes et les bonnes pratiques.
Vous proposez de créer des “départements démonstrateurs”. De quoi s’agit-il ?
O.T. L’idée serait de sélectionner quatre ou cinq départements volontaires et d’y déployer une méthodologie complète : recueillir les données, identifier les priorités, mettre en œuvre des actions, mesurer leurs effets et diffuser ensuite largement ce qui fonctionne. Nous disposons déjà de méthodes, d’outils et de retours d’expérience issus de nombreux établissements. Les solutions existent souvent ; le problème est de réussir à faire le lien entre les besoins identifiés et ces solutions.
Finalement, pourquoi voyez-vous dans ce décret une évolution aussi importante ?
O.T. Parce qu’il peut introduire une vision de long terme dans la politique de santé publique. Investir aujourd’hui dans une meilleure qualité de l’air, des dispositifs plus sûrs, le bionettoyage, la réduction des expositions chimiques ou la santé des professionnels n’offre pas forcément une rentabilité immédiate. Les bénéfices apparaissent sur plusieurs années.
Or nous devons simultanément faire face aux adaptations démographique, climatique et technologique. Avec ce décret, nous avons potentiellement, dans chaque département, une personne capable de relier les problèmes, les données et les solutions. C’est cette fonction de pilotage qui manquait. Maintenant, il faut s’en saisir.