À travers la télésanté, le LET (Les Entreprises de Télésanté) défend une vision ambitieuse de la transformation du système de santé. Pour son président, Jean-Pascal Piermé, l’enjeu n’est plus de démontrer l’intérêt des outils numériques, mais de construire des organisations capables d’améliorer les parcours de soins, notamment à domicile.
Grand entretien par Renaud Degas
La Veille Acteurs de Santé : Pouvez-vous présenter le LET et sa raison d’être ?
Jean-Pascal Piermé : Le LET rassemble des entreprises et des organisations qui développent des services de télésanté. Nous avons volontairement élargi notre périmètre au-delà de la seule télémédecine, car les parcours de santé ne concernent pas uniquement les médecins. Ils impliquent également les infirmiers, les pharmaciens, les établissements de santé et, plus largement, l’ensemble des professionnels participant à la prise en charge du patient.
Notre conviction est simple : la télésanté n’est pas un secteur technologique isolé. C’est un moyen de mieux organiser les parcours de soins et de rapprocher l’expertise médicale des territoires.
Vous défendez l’idée que les entreprises de télésanté sont de véritables opérateurs de santé. Qu’est-ce qui les distingue d’une simple entreprise technologique ?
J-P.P. : C’est une question fondamentale. On a souvent tendance à voir la télésanté comme un sujet purement numérique. En réalité, les entreprises de notre secteur évoluent dans un cadre très particulier puisqu’elles relèvent à la fois du Code du commerce et du Code de la santé publique. C’est une singularité assez rare dans notre système.
D’un côté, nous sommes des entreprises qui développent des infrastructures technologiques complexes. Cela nécessite des investissements importants, des capacités d’innovation, des équipes spécialisées et des financements conséquents. Nous sommes donc naturellement soumis aux règles du monde économique.
Mais, de l’autre côté, nous participons directement à la réalisation d’actes de soins et à l’organisation des prises en charge. À ce titre, nous sommes soumis aux exigences du Code de la santé publique, aux règles déontologiques des professions de santé, aux obligations de sécurité des données, de qualité des soins et de responsabilité médicale.
C’est cette double appartenance qui fait la spécificité de la télésanté.
Pourquoi cette double logique est-elle importante pour l’avenir du système de santé ?
J-P.P. : Parce que l’innovation en santé ne peut pas être pensée uniquement sous l’angle médical ou uniquement sous l’angle technologique. Les deux dimensions sont indissociables.
Pour développer des solutions de télésanté à grande échelle, il faut des capacités d’investissement comparables à celles de grandes entreprises technologiques. Mais pour que ces solutions soient utiles aux patients et aux professionnels, elles doivent respecter les exigences du système de santé et s’intégrer dans les parcours de soins.
C’est d’ailleurs pour cette raison que nous plaidons pour un dialogue avec plusieurs administrations. Aujourd’hui, les discussions se concentrent essentiellement sur le ministère de la Santé et l’Assurance maladie. Or les enjeux concernent également la souveraineté numérique, l’innovation, l’investissement et le financement. Nous avons donc aussi besoin d’échanges avec les acteurs économiques de l’État.
Cette position intermédiaire influence-t-elle la vision du LET ?
J-P.P. : Absolument. Nous ne nous considérons pas comme des vendeurs de technologie. Nous nous voyons d’abord comme des acteurs du système de santé qui utilisent le numérique pour améliorer les parcours de soins.
C’est pourquoi le LET porte avant tout une réflexion sur l’organisation des parcours de santé et sur les conditions de leur déploiement à grande échelle.
En quoi la télésanté est-elle devenue, comme vous l’affirmez, un enjeu stratégique pour le système de santé ?
J-P.P. : Parce que nous faisons face à un double défi : une augmentation continue des besoins de santé et une raréfaction des ressources médicales. Nous ne pourrons pas répondre à ces défis en reproduisant les organisations du passé.
La télésanté permet d’apporter une expertise spécialisée au plus près du domicile du patient, d’éviter des hospitalisations inutiles, de fluidifier les échanges entre professionnels et d’améliorer la continuité des soins. Mais elle n’a de sens que si elle s’intègre dans une logique de parcours.
L’objectif n’est pas de remplacer le présentiel. Il est de permettre aux professionnels de santé d’intervenir au bon moment, au bon endroit et avec les bonnes informations.
Vous insistez beaucoup sur la notion de parcours. Pourquoi est-elle centrale ?
J-P.P. : Parce que le véritable sujet n’est pas la technologie. La technologie existe déjà. Aujourd’hui, nous savons faire de la téléconsultation, de la télé-expertise, de la télésurveillance ou encore mobiliser l’intelligence artificielle.
La question est désormais : comment organiser efficacement les parcours de soins ? Pendant longtemps, nous avons pensé les organisations à partir de l’hôpital. Or, les besoins évoluent. Les patients sont de plus en plus suivis à domicile, notamment lorsqu’ils souffrent de maladies chroniques.
Nous devons donc construire des parcours qui partent du terrain et des besoins du patient. La télésanté devient alors un outil au service de cette organisation. De plus, nous sommes convaincus que cette approche est un bon levier pour agir sur l’efficience de notre système de santé, l’une des voies crédibles pour faire face durablement aux déficits de la sécurité sociale.
Quelle place occupent les professionnels de proximité dans cette vision ?
J-P.P. : Une place centrale. J’utilise souvent l’expression de « premier kilomètre ». Les professionnels -médecin, infirmiers libéraux, kiné, etc. – qui voient régulièrement le patient sont ceux qui sont les mieux placés pour détecter une fragilité, identifier un besoin ou orienter vers une expertise spécialisée.
La télésanté doit renforcer leur capacité d’action. Elle leur permet d’accéder rapidement à des spécialistes, d’intégrer leurs patients dans des parcours adaptés et d’obtenir des réponses sans attendre des semaines ou des mois.
Dans cette logique, les professionnels de proximité deviennent les acteurs clés de l’inclusion dans les parcours de santé.
Quel rôle le LET souhaite-t-il jouer dans cette transformation ?
J-P.P. : Notre rôle est d’aider à construire les conditions du passage à l’échelle. Aujourd’hui, de nombreuses initiatives fonctionnent localement, mais elles restent souvent dispersées.
Nous travaillons sur plusieurs dimensions : la sécurité, l’interopérabilité, les modèles organisationnels et les modèles économiques. Nous défendons également l’idée que la télésanté doit s’appuyer sur des standards nationaux, voire européens, afin d’éviter la multiplication de solutions incompatibles entre elles.
L’enjeu est de permettre aux acteurs de terrain d’accéder à des outils fiables, simples d’utilisation et immédiatement opérationnels.
Vous parlez de simplicité d’usage. Pourquoi est-ce si important ?
J-P.P. : Parce que les professionnels de santé n’ont pas de temps à perdre avec des procédures complexes. Si une solution nécessite plusieurs connexions, des manipulations compliquées ou des démarches administratives lourdes, elle ne sera pas adoptée.
Notre ambition est de parvenir à des outils quasiment « plug and play ». La complexité réglementaire, technique ou administrative doit être absorbée par les opérateurs. Pour les professionnels, l’expérience doit être fluide et intuitive.
C’est exactement ce que l’on observe aujourd’hui avec certaines applications d’intelligence artificielle utilisées pour les comptes rendus médicaux : lorsqu’un outil apporte immédiatement une valeur ajoutée, il est adopté très rapidement.
Quels sont les principaux freins au développement des parcours numériques ?
J-P.P. : Le principal frein n’est plus technologique. Il est organisationnel et économique. Nous manquons encore de modèles clairs permettant de coordonner les différents acteurs, de partager les responsabilités et de financer les parcours de manière cohérente. Tant que ces questions ne seront pas résolues, les initiatives resteront fragmentées.
Le défi consiste à créer des organisations capables d’articuler les interventions de multiples professionnels tout en respectant leur autonomie et leurs responsabilités propres.
Comment imaginez-vous le système de santé dans dix ans ?
J-P.P. : Je pense que nous irons vers un système davantage organisé autour du domicile et de la prévention. Les professionnels de proximité joueront un rôle croissant dans l’identification des besoins et l’orientation des patients.
La télésanté deviendra alors une composante naturelle des parcours. Elle ne sera plus perçue comme une innovation, mais comme un outil quotidien permettant d’apporter la bonne expertise au bon moment.
Le véritable enjeu n’est pas de faire plus de numérique. C’est de construire un système plus efficient, plus accessible et mieux coordonné autour des besoins des patients. C’est précisément la vision que porte aujourd’hui le LET.
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