Imaginé par quatre acteurs historiques du handicap visuel, le Campus Louis Braille, implanté dans le quartier parisien de Duroc, entend créer un écosystème inédit en France et en Europe. Son ambition : faire dialoguer associations, institutions, chercheurs, startups et entreprises pour accélérer les innovations utiles aux personnes aveugles et malvoyantes. Thibault de Martimprey, son directeur, en détaille la philosophie, le fonctionnement et les perspectives.
Propos recueillis par Renaud Degas
Qui est derrière le Campus Louis Braille implanté dans le quartier Duroc à Paris ?
Thibault de Martimprey : Le Campus Louis Braille est d’abord un projet collectif. Il est né à l’initiative de quatre structures de référence du handicap visuel, trois associations reconnues d’utilité publique et un institut national.
Ces structures ont des statuts, des cultures et des modes de fonctionnement différents, mais elles partagent une même histoire et une même expertise : accompagner les personnes aveugles et malvoyantes. Le campus émane de cette histoire commune, très fortement ancrée dans le quartier de Duroc, qui est un lieu hautement symbolique puisque c’est là que Louis Braille a étudié et conçu le code qui porte son nom. Notre idée est simple : partir de cet héritage exceptionnel pour construire un outil tourné vers l’avenir.
Ce projet a vu le jour il y a plus d’un an maintenant. Pourquoi maintenant ?
T. de M. : Parce que nous vivons une nouvelle révolution. Depuis quelques années, et plus encore avec l’accélération récente des technologies d’intelligence artificielle, les possibilités ouvertes aux personnes déficientes visuelles sont considérables. En matière d’autonomie, de mobilité, d’accès à l’information, de description d’images, de textes ou de vidéos, nous sommes à un moment charnière.
À mes yeux, c’est comparable, dans son importance, à ce qu’ont représenté en leur temps l’invention du braille ou celle de la canne blanche. Ces innovations changent concrètement la vie quotidienne. Mais face à cette profusion d’initiatives, de projets et d’outils, il manquait un lieu capable de faire le tri, de mettre en relation les bons acteurs et de structurer une dynamique d’ensemble.
« Le Campus Louis Braille joue ce rôle de guichet unique. Il devient la porte d’entrée pour les acteurs de l’innovation qui souhaitent s’acculturer au handicap visuel. »
Le campus se donne donc une mission de coordination de d’innovation en matière d’handicap visuel ?
T. de M. : Exactement. Jusqu’ici, les entreprises ou les startups qui voulaient travailler sur le handicap visuel se heurtaient souvent à un paysage difficile à lire. Elles contactaient telle ou telle structure, sans toujours savoir à qui s’adresser, comment entrer en relation avec les bons interlocuteurs, ni comment tester leurs solutions auprès des usagers.
Le Campus Louis Braille joue ce rôle de guichet unique. Il devient la porte d’entrée pour les acteurs de l’innovation qui souhaitent s’acculturer au handicap visuel, confronter leurs projets aux usages réels et nouer des partenariats solides. C’est cette fonction de connecteur qui manquait : relier des expertises très riches, mais souvent dispersées, au monde économique, à la recherche et aux institutions.
Peut-on parler d’un modèle inédit dans le champ du handicap visuel ?
T. de M. : Oui, clairement. Ce type de hub n’existait pas en France, ni même à l’échelle européenne, sur le champ du handicap visuel. Il existe des initiatives comparables ailleurs, notamment à Boston, autour de l’école Perkins, mais en Europe, nous ouvrons une voie nouvelle.
Le modèle peut faire penser à celui de grands campus d’innovation thématiques : il s’agit de créer un écosystème où se rencontrent startups, chercheurs, entreprises, usagers et institutions, mais à l’échelle du handicap visuel. Nous sommes évidemment sur un format beaucoup plus modeste, mais la logique est la même : décloisonner pour faire émerger des solutions plus pertinentes et plus rapidement.
Concrètement, sur quels piliers repose le campus ?
T. de M. : Nous travaillons autour de trois axes : l’innovation, la recherche et la formation. L’innovation est sans doute le volet le plus visible, parce que c’est celui qui avance le plus vite. Nous accompagnons déjà une vingtaine de startups au sein de notre incubateur. Toutes ne sont pas physiquement implantées sur place, mais elles participent à notre dynamique, à nos événements et à nos programmes d’accompagnement. Nous avons également noué des liens avec plusieurs universités partenaires.
Le deuxième axe, c’est la recherche, qui demande naturellement davantage de temps, mais que nous voulons développer fortement.
Enfin, la formation constitue un levier essentiel : nous avons commencé à proposer des formations à destination des entreprises et des institutions, notamment pour les sensibiliser aux enjeux du handicap visuel et à la conception universelle.
Vous insistez beaucoup sur la notion de plateforme. Que recouvre-t-elle exactement ?
T. de M. : Le campus n’a pas vocation à se substituer à ce que font déjà ses membres fondateurs. Les uns et les autres disposent de compétences, de professionnels, de lieux et d’une longue expérience. Notre rôle est d’ajouter ce qui n’existait pas encore : une petite plateforme agile, tournée vers l’extérieur, capable de valoriser ces ressources et de les connecter à l’innovation. Nous sommes là pour ouvrir les portes, fluidifier les échanges, faire émerger des coopérations.
C’est aussi un projet de transformation culturelle, car il s’agit de faire travailler ensemble des structures qui, historiquement, avaient plutôt l’habitude d’évoluer chacune dans leur périmètre.
« Notre ambition est très centrée sur l’usage : venir sur le campus pour travailler, se former, tester des prototypes, contribuer à la recherche ou s’équiper. »
Le campus est aussi pensé comme un lieu physique ?
T. de M. :Oui, tout à fait. Le projet repose sur des espaces répartis entre les différentes adresses des fondateurs dans le quartier de Duroc. L’idée est de consacrer une partie de ces surfaces à l’innovation, à l’expérimentation, à l’accueil de startups, à l’organisation d’événements et à des activités de co-conception.
Nous voulons également développer un showroom, où les personnes aveugles ou malvoyantes pourront découvrir, tester et comparer des solutions adaptées à leurs besoins. L’ambition est très centrée sur l’usage : venir sur le campus pour travailler, se former, tester des prototypes, contribuer à la recherche ou s’équiper.
Vous souhaitez aussi faire du quartier un terrain d’expérimentation ?
T. de M. : Absolument. Le campus ne se limite pas à des murs. Nous voulons faire de ce quartier un laboratoire grandeur nature de l’accessibilité. Cela concerne les déplacements, le guidage, l’orientation dans les bâtiments, mais aussi l’espace public.
Quand on parle d’autonomie, il faut en effet penser l’ensemble du parcours de la personne. Le campus doit donc être cohérent jusque dans son environnement immédiat. C’est aussi cela, notre conception de l’innovation : ne pas rester dans le prototype abstrait, mais expérimenter dans le réel.
« Le Campus Louis Braille est pensé avec et pour les personnes concernées. De nombreux administrateurs sont eux-mêmes non-voyants ou malvoyants, et c’est aussi mon cas. Nous tenons à cette logique : il ne s’agit pas de concevoir pour les personnes déficientes visuelles sans elles, mais bien avec elles. »
Ce projet se distingue aussi par sa gouvernance. Est-ce un point essentiel ?
T. de M. : Oui, c’est fondamental. Le Campus Louis Braille est pensé avec et pour les personnes concernées. De nombreux administrateurs sont eux-mêmes non-voyants ou malvoyants, et c’est aussi mon cas. Nous tenons à cette logique : il ne s’agit pas de concevoir pour les personnes déficientes visuelles sans elles, mais bien avec elles.
C’est un principe de légitimité, d’efficacité et de cohérence. Quand on veut bâtir des solutions pertinentes, il faut partir des usages et de l’expérience vécue.
Pour conclure, quel regard portez-vous sur votre propre parcours ?
T. de M. : Mon parcours est assez hybride, ce qui explique peut-être mon goût pour ce type de projet atypique. J’ai fait une école de commerce et j’ai travaillé 12 ans chez Accenture, dans le conseil. Mais je me suis progressivement tourné vers les questions d’accessibilité, d’inclusion, d’événementiel et d’accès à la culture. Ce qui m’intéresse profondément, c’est de créer des passerelles entre des mondes qui se parlent peu. Aujourd’hui, au-delà du Campus Louis Braille, je travaille aussi sur des enjeux d’inclusion culturelle à grande échelle. J’ai le plaisir d’être ainsi le commissaire accessibilité et inclusion de « Bourges 2028 », capitale européenne de la culture dans deux ans. Ce fil rouge, finalement, c’est toujours le même : faire en sorte que l’innovation, la culture et les grands projets collectifs soient réellement pensés pour tous.