Santé digitale : l’Amérique, je la veux et je l’aurai !

Pascal Maurel, Paris-Las Vegas – La Santé est bien l’un des grands thèmes de recherche et de croissance pour la technologie. En mobilisant des centaines de start-ups, l’émergence de ce phénomène massif ne peut plus être nié. Mais pour faire quoi ? Le récent CES (Consumer électronique show) dessine un avenir entre prévention, accompagnement des malades, bien-être… et gadgets. Ce que confirme une importante étude lancée par l’Institut de sondage BVA sur les grandes mutations en matière de santé.

 

C’est bien à Las Vegas et pas ailleurs que les Américains organisent le CES qui fêtait là son cinquantième anniversaire, à deux pas de la Silicon Valley mais aussi de Palo Alto. La foi dans la technologie et le business sont ainsi unis dans cette capitale délirante d’un capitalisme assumé. Les États-Unis mettent en évidence ici leur force et leur domination sur le monde du numérique. Dans la connexion de la planète, ils entendent être à la manœuvre. La capitale du jeu est donc aussi celle de la technologie numérique. Et l’élection de Donald Tromp ne changera bien sûr rien à ce monde technologique global, sans frontière et sans frein. L’imagination créatrice des start-ups « fait tapis ».

 

French tech

De manière un peu surprenante mais réjouissante, la France a tenu au CES une place de choix. Elle était, tous secteurs confondus, le deuxième pays représenté avec 178 start-ups. Et le troisième après la Chine en nombre d’entreprises présentes à Las Vegas. Les entrepreneurs nationaux déambulaient dans les allées. Tout particulièrement dans l’Eureka Park, envahi de start-ups tricolores sous la houlette de Business France, la structure publique française de soutien à l’investissement international. Cette belle représentation dans la capitale mondiale de la démesure confirme d’ailleurs la place de Paris qui se veut être une usine à start-ups (cf. Le Monde du 7 décembre 2016). Les leaders politiques et institutionnels ne s’y trompent pas et viennent à Las Vegas se montrer et dialoguer avec les professionnels d’Internet. Comme l’ont fait, cette année, Michel Sapin, ministre de l’Économie ; Axelle Lemaire, secrétaire d’État au Numérique ; ou encore, Pierre Gattaz, Président du Medef. Le candidat à la Présidence de la République, François Fillion, flanqué de Nathalie Kosciusko-Morizet, a également fait le voyage.

 

Les laboratoires pharmaceutiques en veille

La section Health et Biotech représente 17 % de l’ensemble des exposants. Mais si les majors de l’aviation, du sport et de l’automobile sont présentes, ni les majors de l’industrie pharmaceutique ni celles des dispositifs médiaux n’exposent encore en nombre dans La Mecque du numérique. Mais cela pourrait changer dès la prochaine édition… D’ores et déjà, des délégations d’industriels se suivaient dans les travées du Salon pour rencontrer les start-ups et comprendre ce qui se dessine et se joue. Peut-être faisaient-elles aussi leur marché en s’emparant des meilleurs produits et technologies exposés. Sans compter de « jeunes pousses » performantes en quête de fonds pour se développer. A noter que des grosses cylindrées comme Ipsen, Sanofi, Servier et d’autres ont visité le CES.

 

Les médecins pas encore concernés

En revanche, je n’ai pas croisé beaucoup de médecins, eux qui viennent en général aux États-Unis assister aux grands congrès de spécialité. Peut-être ont-ils tort car ils pourraient comprendre la guerre digitale qui se joue s’ils veulent conserver leur place légitime dans l’acte de soigner et d’accompagner leurs malades. Mais aussi pour qu’ils ne soient pas lésés en terme de rémunération par les nouveaux acteurs du web et de la santé connectée, avides de réussite et de gains rapides. Toutes les maladies et surtout les ALD (Affections de longue durée) sont concernées par la révolution numérique (hypertension, diabète, asthme), comme le soulignent Éric Sebban, fondateur de Visiomed et inventeur du thermo flash, et Frédéric Durand Salmon, fondateur de BePatient qui met en avant une plate-forme numérique complète de prévention et d’organisation des parcours de soins.

 

Expérimentation et corps unifié

Odile Peixoto, Directrice de BVA santé confirme que des « fissures » dans les comportements sociétaux et humains mettent en avant « l’attachement au corps qui s’exerce dans un monde anxiogène ». Ce qui fait de la médecine un champ d’investissement et d’expérimentation.

Selon la spécialiste des sondages et des analyses sociétales dans le secteur de la santé, on assiste à l’unification du corps de telle sorte que le « corps objet ne se différencie plus du corps sujet ». Et de souligner que le big data fait que l’on ne diagnostiquera plus les maladies comme on le faisait auparavant. Dans ce mouvement révolutionnaire, le Smartphone est un levier du changement redoutable et devient un relais médical qui permet à chacun d’avoir accès à ses données de santé.

 

Cohortes

Les hommes vont participer à des cohortes médicales que l’on pourra utiliser dans la « vraie vie ». Une récente communication du Professeur Agnès Buzyn*, Présidente de la Haute autorité de santé (HAS), confirme que nous assisterons bien là à l’un des grands changements portés par les évolutions scientifiques et techniques. Elle est convaincue que les « algorithmes décisionnels » vont changer notre conception de la médecine fondée sur « l’évidence based medecine ». En effet, chaque malade introduit et modifie les algorithmes.

 

Quantified self

Odile Peixoto considère que le « quantified self » modifiera les comportements de prévention des citoyens même si seulement 21 % des sondés suivent leurs données de santé sur un écran et 17 % sur un téléphone.

 

Sécurité

Quant à la question de la sécurité des données, selon BVA, les gens interrogés ne semblent pas avoir peur de ce thème. Ils se disent prêts à confier leurs données à des sites qui leur paraîtraient utiles pour améliorer leur santé. Doit-on le déplorer ? La question reste en suspens.

 

Le mobile devient un « super phone »

Ainsi cet objet courant qu’est le Smartphone devient un relais médical et véhicule une dimension de démocratie sanitaire. À Las Vegas, tout tourne autour de la connectivité et de l’Intelligence artificielle (IA). Une intelligence artificielle qui est cependant quelque peu évoquée à tort et à travers par tous les entrepreneurs qui en font un sésame de leur réussite technologique.

Le mobile se hisse « au niveau de soi-même », comme le dit Richard Yue, le patron de Huwei. Il ne se situe plus à côté de soi mais est une extension de soi. En matière de santé, ce phénomène est particulièrement important car les plates-formes de prévention qui sont proposées sont intégrées en continu dans le mobile. Et l’IA permet d’utiliser ses informations biologiques comme indice de prédiction et d’assurer une meilleure prise en charge de ses besoins, donc de sa santé. Les plates-formes digitales permettront de découvrir « l’homme total », ce qui, ironie de l’Histoire, était bien la philosophie des médecins humanistes du siècle dernier.

 

Prévention et organisation

La prévention et l’organisation des parcours de patients sont au centre du digital pour impliquer les malades et les citoyens dans leur pathologie. Si la « prévention est fondamentale, il faut se concentrer sur l’idée de mieux gérer les organisations de soins en impliquant le patient et avoir une vision holistique », nous dit Frédéric Durand Salmon, le fondateur de BePatient.

 

Automaticité

Plus personne, cependant, ne veut saisir ses données biologiques. Il faut « qu’elles remontent de manière automatique », selon Laurent Nicolas, fondateur de Diabnext, une plate-forme de diabétologie. Les dispositifs médicaux communicants permettent de détecter, voire d’alerter le patient et son médecin. Qu’il s’agisse des tensiomètres, des électrocardiogrammes qui contrôlent le rythme cardiaque ou des dispositifs de télémédecine, comme le présente BewellConnect, la division connectée de Visiomed, qui mettra bientôt sur le marché la plus petite station de télémédecine de la taille d’un IPhone, laquelle est en cours de certification.

 

Vêtements connectés et sommeil en éveil

Quant au vêtement, il devient un dispositif médical qui pourrait permettre de mieux nous connaître et surtout de capter nos données personnelles de santé et de comportement. La santé digitale continue de progresser avec des initiatives très diverses, parfois originales mais souvent irréalistes. Le raisonnable dépend de l’usage que les patients et les médecins en retireront. Par exemple, les analyses de datas récoltées pendant le sommeil sont légion sans pour autant que leur utilité soit démontrée par des analyses cliniques indispensables pour acquérir en Europe et aux États-Unis le statut de dispositif médical. Ainsi verra-t-on, en 2017, moins de brosses à dents connectées inutiles mais plus de lits connectés. Une mode ou une voie d’avenir ?

 


Poursuivre

D’après le CES 2017 (Consumer electronics show), Las Vegas du 5 au 8 Janvier 2017 ; la conférence de l’institut d’études et de sondages BVA mardi 24 janvier 2017 à Paris ; la conférence du Professeur Agnès Buzyn (Haute autorité de santé) devant le groupe Santé de Sciences Po Alumni, Paris, le 25 janvier 2017.


 

Le Dr Pascal Maurel est journaliste-éditorialiste, enseignant au Cnam et à l’Université de Montpellier 2 sur les sujets d’information et communication en santé, Président du groupe santé de Sciences Po (Alumni) et Président de la commission Information et Communication de la Fédération nationale de la presse spécialisée. Créateur du cabinet de conseil Ortus, il apporte à Presse Infos+ et à son équipe de journalistes sa connaissance approfondie des acteurs et des enjeux du secteur de la santé. Il est plus particulièrement en charge de la mise en place et de l’animation du conseil scientifique et prospectif de Presse Infos+.


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