Dix ans après sa création, SPS, l’Institut pour la santé des soignants, association de loi 1901, revendique un rôle de “référent” sur un sujet qui ne cesse de s’aggraver : l’épuisement, la perte de sens, la violence et le risque suicidaire chez les professionnels de santé — “soignants avec un grand S”, incluant aussi le secteur du médico-social et du social, incluant les agents de services et le personnel administratif…. Plateforme d’écoute 24/7, réseau national, unités dédiées, ateliers de sensibilisation, Maison des Soignants : Catherine Cornibert, sa Directrice générale, détaille pour La Veille des Acteurs de santé l’évolution de l’association et l’ambition d’un déploiement territorial.
Propos recueillis par Renaud Degas
SPS est née autour de la santé mentale. Est-ce toujours votre cœur d’action ?
Catherine Cornibert : Oui, clairement. Au départ, l’idée était simple : répondre à tout type de soignant, à n’importe quelle heure, gratuitement, anonymement et confidentiellement, avec 100 % de décroché. Et surtout avec des psychologues, parce que c’était leur volonté : être écoutés par des psychologues — pas par des médecins, pas par des psychiatres, pas par des assistantes sociales.
Notre dispositif d’accompagnement psychologique va de l’écoute jusqu’à l’hospitalisation d’urgence si nécessaire. A l’issu de l’appel sur notre plateforme, une réorientation vers un réseau national composé de médecins, psychiatre et psychologue est proposée quand il le faut, et, si une crise suicidaire est imminente, notre force est de pouvoir déclencher le 15.
Qui sont les psychologues de votre plateforme ?
C.C. : Notre cahier des charges est très structurant. Ce sont tous des cliniciens, avec une double formation en psychopathologie du travail, formés au post-trauma et à la prévention du suicide, et bien évidemment formés à l’écoute. Ils ont tous un cabinet libéral, et prennent des heures d’écoute dans la semaine, “à leur guise”, pour qu’une permanence soit assurée 7 jour/7, de jour comme de nuit.
Vous dites être un “observatoire” : qu’avez-vous vu évoluer depuis 2015 ?
C.C. : Dès 2015, on a lancé une enquête via les médias. On avait des chiffres très structurants : 50 % des soignants avaient déjà été confrontés à un épisode d’épuisement professionnel (eux ou un proche), 50 % ne savaient pas à qui s’adresser en cas de souffrance, et 50 % pensaient que leur souffrance psychologique pouvait impacter la prise en charge au point de mettre en danger la vie du patient. Et un quatrième chiffre : 80% disaient que s’ils devaient être hospitalisés, ce serait dans une structure dédiée, pas “à côté des patients”, ni dans le lieu où ils exercent, pour ne pas être reconnus.
On est parti de là. Et depuis, avec 40 000 appels, on a une base de données qui permet de suivre les motifs d’appels, leur évolution, par région, par profession, par âge et par sexe.
Est-ce que la situation a évolué depuis 10 ans ?
C.C. : Oui, et pas dans le bon sens. Il y avait déjà de la souffrance il y a dix ans, mais c’était tabou : “il ne fallait pas en parler”. Aujourd’hui, la parole s’est libérée, on reconnaît davantage la vulnérabilité… mais les tendances sont très préoccupantes.
On a beaucoup de données : par exemple, l’étude menée conjointement avec Doctolib et Grenoble École Management sur les libéraux montre que 20 % d’entre eux ont un diagnostic formel de burn-out. Chez les étudiants en santé, on parle de 20 à 30 % d’idées suicidaires dans les derniers chiffres évoqués.
On voit aussi l’enjeu d’attractivité : 32 % des soignants ne recommandent pas la filière du soin aux jeunes. Et chez les étudiants infirmiers, sur 15 000 retours, 70 % ont déjà pensée abandonner leurs études, avec 15 à 20 % qui ne vont pas au bout de la troisième année.
Sans parler de la violence : chez les libéraux, 40 % d’entre eux déclarent avoir été violentés verbalement en 2025 et 6 % agressés physiquement, sur des retours de questionnaires documentés.
Comment distinguer ce qui relève d’une “meilleure mesure” de la réalité de ce qui est lié à une véritable dégradation ?
C.C. : C’est plurifactoriel. Oui, on ose plus le dire. Mais il y a aussi une accumulation de facteurs qui fait que globalement on va moins bien qu’avant.
Sur les conditions de travail, on voit des initiatives : plans d’action, aménagements, espaces… Certaines choses se sont améliorées. En revanche, sur les conditions personnelles — sommeil, activité physique, alimentation, gestion des émotions, temps de trajet, reconnaissance financière — ça s’est fortement dégradé.
Un exemple très simple : le sommeil. Un soignant dort en moyenne une heure de moins par jour que la population générale. Moins de sommeil, c’est plus de fatigue, des changements de comportement, moins de patience — vis-à-vis des patients comme des pairs. Et à cela s’ajoutent des revendications sociétales : la vocation, oui, mais “pas à n’importe quel prix”.
Pourquoi être devenu “Institut pour la santé des soignants” en octobre 2025 ?
C.C. : SPS reste SPS : l’association porte l’action. Le passage à l’Institut répond à trois raisons.
D’abord, parce qu’on est devenu légitime, reconnu, “incontournable” dans le champ de la santé des soignants, avec des actions efficaces en soutien et en prévention, et une régionalisation qui nous rend plus visibles.
Ensuite, parce qu’on se déploie au niveau territorial et que l’on souhaite accroître encore notre rayonnement — pour que nos dispositifs soient connus de tous les soignants partout en France.
Enfin, parce qu’on travaille depuis dix ans avec des enquêtes, des études, et qu’on tisse de plus en plus de partenariats académiques : universités, écoles (Toulouse Business School, Grenoble Management, Institut catholique de Paris, École polytechnique). Nous souhaitons aussi publier nos chiffres issus de l’analyse de notre observatoire afin d’enrichir la connaissance.
Votre réponse “terrain”, c’est la Maison des soignants. C’est quoi, concrètement ?
C.C. : C’est un concept avec des espaces physiques et un espace digital, structuré autour de quatre verbes : échanger, se soigner, se former, se ressourcer. C’est une initiative portée par SPS, dont le nom a été déposé, et qui a été référencée dans le rapport ministériel sur la santé des professionnels de 2023.
Le point d’entrée, c’est lamaisondessoignants.fr : on y trouve la plateforme, l’application, le réseau national, les unités dédiées, les groupes de parole, des ateliers de prévention en visio ou en présentiel, des ressources pédagogiques (fiches pratiques, autotests), et demain une application.
Dans les maisons physiques, on organise rencontres, soirées, journées, et on peut proposer des entretiens ou des temps collectifs. Aujourd’hui, il y a deux maisons : Paris et Metz. L’objectif est d’en avoir au moins une par région, avec des pistes dans différentes villes — et peut-être des antennes, car au-delà de 15 km, les soignants se déplacent moins.
Et sur les partenariats territoriaux, notamment avec les CPTS ?
C.C. : Nous sommes soutenus par une dizaine d’ARS, et on a environ 70 partenariats avec des CPTS. On s’inscrit dans leur mission 6 optionnelle d’accompagnement des professionnels sur le territoire. Globalement, nous avons environ 150 partenaires moraux : URPS, CPTS, ordres, fondations, établissements…
Mais il faut être clair : ce n’est pas “je divulgue un numéro et je suis tranquille”, ça ne doit juste être une obligation de moyens. Il y a un vrai travail d’appropriation. Nous, on apporte la boîte à outils ; ensuite, c’est aux coordinateurs et aux équipes locales de construire une stratégie pour l’adapter aux besoins de leurs équipes et de communiquer pour que ce soit efficace.
Trois prix pour sa campagne Gyrophare

SPS s’est distingué au #FestiComSanté 2025 de Deauville en remportant trois prix pour sa campagne Gyrophare :
- Prix coup de cœur de la communication sensibilisation/prévention santé ;
- Grand Prix FestiComMed ;
- Prix Or de la campagne BtoB service de santé.
Appel aux dons : pourquoi SPS sollicite le public
En ce mois de décembre 2025, SPS, l’institut pour la santé des soignants a lancé une campagne de dons, celle-ci a permis de récolter 35 000€. Cette campagne a permis de soutenir le développement de ses actions en faveur de la santé des soignants, et en particulier la Maison des soignants (espaces physiques et plateforme digitale). L’association explique que les financements publics ne suffisent plus à couvrir l’ensemble de l’offre de services, alors même que les besoins augmentent.
Cette collecte doit permettre de pérenniser et renforcer des dispositifs concrets : écoute psychologique 24/7, groupes de parole, ateliers de prévention (stress, management, sommeil, etc.), ressources en ligne, et déploiement territorial de la Maison des soignants. SPS indique également rechercher mécènes et donateurs pour diversifier son modèle, aujourd’hui majoritairement financé par des fonds publics.
Faire un don : https://www.charidy.com/sps
Repères : l’histoire de SPS en quelques dates
- 2015 : création de SPS, association loi 1901, avec deux missions structurantes : accompagnement/soutien et prévention auprès des “soignants avec un grand S” (soignants, paramédicaux, administratifs, médico-social, santé animale/vétérinaires).
- 2015-2019 : priorité à la prévention tertiaire : prise en charge de situations de grande vulnérabilité via un dispositif d’écoute psychologique.
- 2017 : création, avec la Santé des armées, d’un réseau national du risque psychosocial pour aller au-delà de l’écoute et orienter les personnes.
- Depuis 2019 : montée en puissance de la prévention (ateliers stress, management, communication non-violente, fondamentaux “alimentation, activité physique, sommeil, compétences psychosociales”, en visio et en présentiel).
- 2020 : forte mobilisation d’accompagnement pendant la crise sanitaire.
- 2021 : pilote de la première Maison des soignants, puis déploiement progressif.
- 2020-2025 : régionalisation et montée en visibilité (environ 60 bénévoles), constitution d’un observatoire à partir de 40 000 appels.
- Octobre 2025 : SPS devient “Institut pour la santé des soignants”, pour renforcer l’observation, l’évaluation et les partenariats académiques, tout en poursuivant soutien, prévention et défense de la cause.