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L’oeil de la rédaction - 18 février 2026

Jean-Carles Grelier, député : « La cessation de paiement de la Sécu, cela peut arriver si l’on continue de ne pas regarder le problème en face. »

Dans un essai très documenté, « 6 octobre 2027 : la fin de la Sécurité sociale ? », le député Jean-Carles Grelier, membre de la Commission des affaires sociales à l’Assemblée nationale, alerte sur une trajectoire financière qui pourrait, à terme, menacer la pérennité même de la Sécurité sociale. Pour rendre ce sujet “technique” plus lisible – y compris pour le monde politique – il a choisi une entrée quasi romanesque : une scène de crise à l’Élysée, à l’automne 2027, au moment où le budget de la Sécurité sociale deviendrait impossible à boucler. Il défend une réforme globale, articulée autour de trois leviers : pertinence des soins, prévention, démographie. Entretien.

 

Propos recueillis par Renaud Degas

 

 

 

Vous introduisez votre essai très documenté par une fiction qui se déroule à l’Élysée, en octobre 2027, où l’on évoque une “cessation des paiements” de la Sécurité sociale. N’est-ce pas un peu excessif ?

Jean-Carles Grelier : L’objectif est de matérialiser l’enjeu. Dans cette scène, le Président refuse l’idée d’annoncer aux Français qu’on ne peut plus boucler le Projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS). Et le dossier qu’il compulse pendant la nuit, ce sont les quatre parties du livre : l’historique, les réformes, l’aggravation récente, puis les voies de sortie. Je ne dis pas “cela arrivera”, je dis : “cela peut arriver si l’on continue de ne pas regarder le problème en face”.

 

Pourquoi avoir fixé précisément l’échéance de 2027 ?

J.-C. G. : Parce que des institutions très solides, dont l’objectivité ne peut pas être mise en cause, alertent sur cette trajectoire : la Cour des comptes, le Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance maladie (HCAAM), le Conseil sur le financement de la protection sociale… Pierre Moscovici a notamment expliqué que « jusqu’en 2027 ça peut tenir », mais qu’après, ça devient très incertain. Et octobre 2027 correspond aussi, symboliquement, au calendrier organique : le premier mardi d’octobre, le Conseil des ministres examine le PLFSS. En 2027, c’est le 6 octobre.

 

« On raisonne du 1er janvier au 31 décembre, sans vraie mise en perspective pluriannuelle. Cette myopie arrange tout le monde… jusqu’au moment où elle ne fonctionne plus. »

 

Vous dites aussi avoir écrit cet essai pour “secouer” vos collègues ?

J.-C. G. : Oui, car je suis frappé par l’absence de réaction politique malgré l’accumulation d’alertes. On a une forme de peur : toucher à ces sujets peut faire exploser un gouvernement. Et il y a aussi un confort, celui de l’annualité budgétaire : on raisonne du 1er janvier au 31 décembre, sans vraie mise en perspective pluriannuelle. Cette myopie arrange tout le monde… jusqu’au moment où elle ne fonctionne plus.

 

Vous dites que la Sécu peut mourir. Sur quoi vous fondez vous pour exposer ce risque ?

J.-C. G. : Sur un fait très simple : le système tient aussi parce qu’il emprunte. Il suffit qu’un investisseur institutionnel décide un jour : “je ne prête plus”, pour que le modèle se retrouve brutalement contraint. On s’est déjà préoccupé de la dette en 1996 avec la Caisse d’amortissement de la dette sociale (Cades)*, mais cela a eu un effet pervers : en sortant une partie de la dette du budget de la Sécu, on a entretenu l’idée que “tout va bien”. Et on a prolongé régulièrement la durée d’amortissement… sans traiter la dynamique de fond.

 

À l’Assemblée, en commission des Affaires sociales, cette gravité est-elle partagée ?

J.-C. G. : Très sincèrement, je pense que la majorité des commissaires, toutes tendances confondues, ne mesure pas le quart du risque. Même dans mon groupe, j’ai dû faire un travail de pédagogie pour expliquer que je ne jouais pas les Cassandre. Il y a quelques élus qui connaissent parfaitement le sujet — notamment d’anciens ministres de la Santé ou le rapporteur général — mais, sinon, beaucoup se disent : “ce n’est pas brillant, mais il n’y a pas péril imminent”.

 

« Ce qui m’inquiète surtout, c’est une privatisation “latente” du système de santé. On glisse vers une logique “tu as des sous, tu te soignes ; tu n’en as plus, tu ne te soignes pas”. Ce n’est pas acceptable sans débat démocratique clair. »

 

Vous vous dites attaché au modèle de 1945. Qu’est-ce qui vous inquiète le plus aujourd’hui ?

J.-C. G. : Je suis attaché au principe de solidarité et au financement par répartition. Mais le système doit être modernisé : par exemple, en 1945, la retraite à taux plein était à 65 ans, avec des espérances de vie autour de 61-62 ans. Or le contexte démographique n’est plus le même. Ce qui m’inquiète surtout, c’est une privatisation “latente” du système de santé : on transfère des charges aux complémentaires sans le dire, elles augmentent leurs cotisations, et certains Français sortent des soins, notamment des retraités. On glisse vers une logique “tu as des sous, tu te soignes ; tu n’en as plus, tu ne te soignes pas”. Ce n’est pas acceptable sans débat démocratique clair.

 

Vous plaidez pour ne pas attendre d’être “au pied du mur”. Sommes-nous encore capables d’anticiper ?

J.-C. G. : Je n’en suis pas certain. On a perdu des outils d’anticipation. Le Commissariat général au Plan, à une époque, rassemblait des compétences pour projeter le pays : nucléaire, TGV, grands programmes… Aujourd’hui, on confond trop souvent l’action publique avec une “feuille de route” ou un “numéro vert”. En santé, on a besoin d’une projection pluriannuelle, et c’est devenu indispensable aussi pour le financement.

 

Concrètement, quels leviers activer sans “tout casser” ?

J.-C. G. : Il y a trois curseurs à bouger en parallèle. D’abord, la pertinence des soins : on estime que 25 à 30 % des actes sont inutiles ou redondants. Sur une dépense d’environ 380 milliards d’euros, l’enjeu est colossal. Ensuite, la prévention et l’éducation à la santé, qui sont aujourd’hui fragmentées et peu évaluées. Enfin, la démographie, qui conditionne le nombre de cotisants, la branche autonomie, le grand âge, les retraites.

 

Sur la pertinence, vous proposez de rendre “Mon espace santé” obligatoire. Pourquoi ?

J.-C. G. : La pertinence suppose la traçabilité. Or on dispose déjà les outils. L’idée est simple : conditionner une part de la rémunération des professionnels à l’usage effectif de Mon espace santé, et responsabiliser aussi les patients.

Sans traçabilité, on finance des doublons en permanence : une prise de sang le matin, puis un nouveau bilan complet aux urgences le soir, alors que les résultats existent déjà. Multipliez cela à l’échelle du pays…

 

Sur la prévention, le système est bloqué par des logiques d’enveloppes et de silos. Comment sortir de l’auto-blocage ?

J.-C. G. : Cela pose une question de gouvernance, y compris sur la “dyarchie” entre le ministère et la CNAM. Et surtout, la prévention en France, c’est “tout le monde et personne” : l’État, la CNAM, les complémentaires, les associations… mais sans pilotage clair, sans évaluation robuste, sans cohérence territoriale. Il faut un organe de coordination interministériel, horizontal, avec des dispositifs d’évaluation. La Cour des comptes elle-même peine parfois à évaluer le budget réellement consacré à la prévention au sens large.

 

Votre troisième curseur, c’est la démographie. Pourquoi est-ce le “danger silencieux” ?

J.-C. G. : Parce que cela ne fait pas de bruit politique, alors que c’est structurant. Pour la première fois récemment, on a observé plus de décès que de naissances dans notre pays, et la dégradation s’accélère depuis dix ans. Or une politique familiale ne produit des effets qu’à l’échelle d’une génération : 25 à 30 ans. Si nous n’agissons pas, nous fragilisons mécaniquement le financement du système.

 

« Tant qu’on ne donnera pas à la santé un poids politique réel, on restera dans l’ajustement, le court terme, et l’illusion que “ça tiendra bien encore un peu”.

 

2027, c’est aussi une présidentielle. Pensez-vous que la santé et son financement seront enfin au cœur du débat ?

J.-C. G. : J’en rêve, mais je crains que cela ne soit pas le cas. La santé est trop souvent enfermée dans une dimension technique ou comptable : “tu n’es pas médecin, tu n’as pas la légitimité pour en parler”. Or c’est la seule politique publique qui concerne tout le monde, de la naissance à la fin de vie. Elle devrait être regardée comme une politique régalienne, pas comme un ministère de second ordre. Tant qu’on ne lui donnera pas un poids politique réel, on restera dans l’ajustement, le court terme, et l’illusion que “ça tiendra bien encore un peu”.

 

*Pour rappel, la Caisse d’amortissement de la dette sociale (Cades) a pour mission de financer et d’éteindre la dette cumulée du régime général de la Sécurité Sociale.


Référence : « 6 octobre 2027 : La fin de la Sécurité sociale ? », Les 3 colonnes, novembre 2025 [vers site de l’éditeur]


Mini bio

Jean-Carles Grelier député de la 5ᵉ circonscription de la Sarthe depuis 2017, réélu en 2022 puis en 2024. Membre de la Commission des affaires sociales à l’Assemblée nationale, il s’intéresse particulièrement aux questions de santé. D’origine libérale, il a successivement été rattaché à différents groupes politiques, et fait aujourd’hui partie du groupe Les Démocrates et indépendants. Avant son entrée au Parlement, il exerce comme avocat spécialisé et est toujours conseiller départemental de la Sarthe.

 

 

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