L’Ordre des médecins dans l’attente d’un nouvel élan

Synthèse. Invité des Contrepoints de la Santé, le 20 juin, le Président du Conseil national de l’ordre des médecins (Cnom), le Dr Patrick Bouet, a fait montre d’esprit d’ouverture refusant, au nom de l’intérêt collectif, de s’arcbouter sur un corporatisme rigide. Avec l’espoir de participer à la redynamisation d’une profession médicale dont le moral est en berne.

 


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Une attente bienveillante

A l’image de l’ensemble des professionnels de santé, le Président du Cnom est dans une attente plutôt bienveillante à l’égard du nouveau Gouvernement. En tout cas, sa récente entrevue avec la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, n’a pas sonné le tocsin des espoirs nés d’un changement de locataire à l’Élysée : « Il semble que la volonté de dialogue avec les acteurs de la santé soit là. Mais tout est devant nous… »

Néanmoins, l’Ordre pose trois prérequis pour marcher à l’unisson des pouvoirs publics :

  • rétablir le climat de confiance entre la gouvernance et les professionnels ;
  • initier une véritable réforme structurante du système de santé et non plus des aménagements cosmétiques ;
  • bannir une action gouvernementale qui consisterait à imposer des règles aux professionnels, charge, de surcroît, à eux d’apporter la preuve qu’ils les exécutent pour bénéficier d’éventuelles dotations dédiées. Le tiers payant généralisé est, ici, l’illustration de ce qu’il ne faut pas faire, l’Ordre refusant que ce dispositif soit obligatoire.

 

L’art de faire de la politique

Pour veiller au grain, l’Ordre entend bien faire œuvre politique. Pour son Président, c’est d’ailleurs sa vocation : « Le Code de santé publique dit que l’Ordre représente la profession. Dès qu’il prend position pour la qualité, la pertinence et l’efficacité des soins mais également pour le bien-être des professionnels et des usagers ou encore, en faveur de mesures structurantes du système de santé, l’Ordre est tout à fait dans la mission que lui a confiée le législateur. Il y avait urgence et matière à ce qu’une institution ordinale prenne position dans le débat de santé publique. »

Dans quel but ? « Donner un nouveau sens à un système en bout de course. » En effet, le bilan n’est guère flatteur, a justifié Patrick Bouet : « Les jeunes générations qui ont envie de faire leur métier ne savent plus où ni comment le faire. Quant à la population, elle attend de la proximité et du service public à ses côtés. Enfin, on ne peut plus continuer à vivre dans un système cloisonné qui ne permet pas les échanges ni les passages entre les différents acteurs. »

Le tout sans négliger les patients, reproche souvent adressé au Cnom. « Depuis quatre ans, l’Ordre est aux cotés des associations d’usagers. Nous avons tenté de faire comprendre que l’un ne va pas sans l’autre », rétorque Patrick Bouet. Et d’insister sur la création, sous ses auspices, d’un pôle patients au sein de l’Ordre, lequel est en relation avec le Défenseur des droits et les associations d’usagers. Sans compter l’existence de la commission des refus de soins.

 

Pour une territorialité assumée et novatrice

Pour l’Ordre la réforme profonde du système pourrait passer par le Bassin de proximité santé (BPS) qui rassemblerait, sur un territoire, l’ensemble des initiatives sanitaires au service de la population. « Territoire, formation, coopération, voilà ce que doit être la pensée structurante en matière d’organisation des soins », a martelé le Dr Patrick Bouet qui a plaidé pour « une gouvernance, organsinée avec les professionnels de santé, qui aurait pour mission d’aller au plus près des territoires ». Dans ces conditions, « les directeurs généraux d’ARS doivent être des facilitateurs d’action territoriale » afin de « redonner à l’acteur de territoire sa capacité d’agir et ne pas l’enfermer dans la normalisation qui bloque le processus ». Une normalisation qu’il a illustrée par la maison de santé pluriprofessionelle, présentée comme la solution miracle, voire unique alors que bien d’autres formules existent.

 

Numerus clausus : avoir les moyens de ses ambitions

En revanche, l’Ordre demeure hostile à l’augmentation du numerus clausus. Pourquoi ? Parce qu’il « doit être adapté à la capacité de formation du monde universitaire. Or, celle-ci est majoritairement tournée vers les établissements hospitaliers », a déploré Patrick Bouet. Et voilà que la territorialité redevient le maître-mot : « Si l’on veut augmenter le numerus clausus, il faut aller vers les gisements formateurs de façon à mettre les jeunes professionnels dans les territoires mais également à les amener à s’éduquer à leur environnement territorial et à la coopération entre les différents secteurs. » Et ce, au plus tard, dès la première année de troisième cycle. Plus largement, il s’agit de « permettre aux diplômés de construire un projet personnel dans les territoires en leur proposant d’y rester ».

Dans ce but, l’Ordre souhaite que les capacités d’accueil des universités soient revues à la hausse et qu’elles contractualisent avec les acteurs locaux. Ce qui requiert « un investissement majeur dans le monde universitaire et dans la valorisation des carrières professionnelles ».

La rémunération, facteur-clé du développement de la prévention

Evidemment, l’Ordre entend que l’accent soit mis sur la prévention. Pour cela, son Président préconise de « créer le maillage nécessaire dans les territoires » à la solde de cette noble cause. Pas évident à l’heure où les forces vivres se font de plus en plus rares puisque la médecine scolaire autant que celle du travail sont en totale déshérence.

Pour remotiver le corps médical, il serait surtout souhaitable, selon Patrick Bouet, que « la prévention fasse partie du cœur reconnu des actions des professionnels de santé » et d’abord des médecins, lesquels aspirent à toucher les dividendes d’une telle implication. On en vient là à la sempiternelle question de leur rémunération dont il serait pertinent de revoir les bases. « La rémunération à l’acte n’est pas, à nos yeux, le fondement de notre activité libérale, a précisé Patrick Bouet. Il y a aussi la reconnaissance de nos missions de service public et de santé publique et ce, quel que soit le statut (salarié, libéral, hospitalier) sous lequel le médecin exerce. La rémunération est en effet une reconnaissance de ce que l’on attend des professionnels de santé. »

 

Partage de compétences : oui mais pas avec tout le monde

Les médecins sont-ils pour ou contre les transferts de compétences ? Pour, a répondu Patrick Bouet mais pas n’importe comment ni avec n’importe qui : « La compétence est quelque chose qui se partage au bénéfice de personnes en besoin de prise en charge. Quand on a bien formalisé les contenus métiers, on est alors capable de savoir les compétences pour lesquelles ils se superposent et de hisser les professions vers une amélioration des leurs. » Soit. Ce qui signifie, par exemple, que les médecins auraient « mieux fait de partager la compétence vaccinale avec les infirmiers plutôt que de la transférer aux pharmaciens, lesquels ne sont pas une profession paramédicale » et n’ont pas de compétence réglementaire pour ce faire. Fermez le ban !

Néanmoins, dans cette affaire, l’Ordre ne jouera pas les rétrogrades patentés : « Nous devrons être innovants, faire évoluer les mentalités et les réglementations. L’Ordre ne se positionnera pas comme un frein. Nous agirons pour que les compétences puissent être partagées. »

Tout comme, dans un autre registre, il n’entravera pas l’innovation technologique qui va « boulversifier (sic) l’exercice des professions de santé ». A condition que les garde-fous ne soient pas là que pour la galerie : « Nous croyons que le système expert restera un être humain, a prédit Patrick Bouet. Il faut être vigilant quant au risque de déshumanisation. »

Alexandre Terrini (Agence Presse Infos+)

 


Les Contrepoints de la Santé sont Organisés et animés par Philippe Leduc, Pascal Maurel (Ortus) et Renaud Degas (La Veille Presse Infos+) au Restaurant Opéra.

Le petit déjeuner-débat du 20 juin était organisé en partenariat avec le Groupe Pasteur Mutualité, le Groupe Point Vision et MSD.